Dire ou ne pas dire…

Ils ont des habitudes bizarres dans mon service.
La plus bizarre à mes yeux étant celle qui consiste à dire les choses devant le patient, mais sans les dire « pour de vrai ». En utilisant un langage codé.
Bon, le code n’est pas si compliqué, il s’agit juste du « syndrome D.« , en fait.
D comme Démence.
D comme « ne le disons pas trop fort au cas où ça nous porte malheur ».
Parce que le patient, s’il est vraiment dément, il s’en contrefout de l’entendre dans la bouche d’un médecin, hein.
Et puis s’il l’est juste un peu, je sais pas si le mot Démence est franchement plus inquiétant qu’un charabia à base de « syndrome D. », de « déterioration cognitive avancée » et de « MMS à dix-sept ».
C’est comme dire devant un patient alcoolique patenté : « Hum, ce monsieur souffre d’exogénose » . Voir « d’intoxication exogène » si on veut faire encore plus hautain.
C’est pire que tout nos gros mots médicaux où on se la joue grand docteur en face du patient avec des noms compliqués pour désigner des choses toutes simples. C’est parler du patient sous son nez, avec un fond de jugement de valeur qui, ma foi, est fort désagréable à entendre.
Alors peut-être que c’est MAL, puisque personne ne le fait, mais en visite, quand je présente mes patients buveurs, je dis « consommation alcoolique excessive« . Comme ça ils savent de quoi il en retourne. De toute façon, ils sont au courant depuis bien avant nous.
Y’a même un médecin des urgences qui nous a inventé un syndrome : « Le syndrome de Diogène« . Référence à la mythologie où Diogène dormait dans un tonneau, parait-il.
Ben avant qu’on devine, nous, que c’était juste un patient à l’hygiène déplorable et aux conditions de vie sans doute plus que précaires, ben on a cherché. On s’est refait Orphanet et tout ce qu’on pouvait imaginer comme maladie-à-nom-propre. On n’a rien trouvé.
Bref, ce syndrome D., ça me gène à chaque fois.
A chaque fois jusqu’à hier.
Hier où à la visite, devant une patiente mourrante sous morphine, valium et scopolamine, complètement inconsciente, mon chef préféré du service a parlé de « Syndrome D. sous-jacent ».
Là, vraiment, je baisse les bras !
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Take it easy…

Je me suis fait rare, ces temps-ci – toutes mes excuses, très chers lecteurs – et pour cause : mon stage de médecine interne est très prenant et passablement déprimant. Voyez plutôt :
  • La fac s’est trompé dans l’attribution des externes : alors que partout ailleurs ils se battent pour voir un patient par jour, nous sommes deux. Pour 17 patients. Qui changent tous les deux ou trois jours, nouvelle rémunération des hôpitaux oblige.
  • En parlant de cette nouvelle rémunération, les médecins se sont mis à se battre non plus parce que les patients sont trop lourds à gérer pour les équipes infirmières et aides-soignantes, mais parce que les patients coûtent trop cher. Je sais donc qu’un VAC (la pointe de la technologie pour soigner les escarres) coûte 50 euros par jour et qu’on y perd. Du coup, faut renvoyer le patient avant de faire le nouveau pansement. Et avant le repas de midi aussi, sinon ça compte comme une journée entière.
  • Une petite dame chez qui on a découvert un cancer il y a une dizaine de jours ne le sait toujours pas. Elle a eu des explorations de partout, deux chirurgies, est passée dans trois services différents, et sa famille, mise au courant, est venue depuis l’autre bout de la France pour la voir. Mais personne ne lui a rien dit, à elle.
  • Les urologues sont mes amis. Un patient opéré il y a deux ans pour un néo de prostate revient aux urgences avec des métastases osseuses absolument partout. Il a su me dire qu’il avait été opéré d’un néo, mais personne ne lui avait dit que c’était un cancer. Annonce du diagnostic avec deux ans de retard… chouette.
  • Le même patient s’est mis en rétention aigue d’urine chez nous, les urologues ne sont pas arrivés à le sonder et son cathéter sus-pubien s’est bouché. Ils ont donc proposé de faire des soins palliatifs en laissant la vessie pleine. Aïe…
  • Une dame est morte dans le service avant que je puisse faire l’observ’. On était passé à la visite juste avant, le médecin comme à son habitude ne lui avait pas dit bonjour, avait parlé d’elle pendant un quart d’heure en lui tournant le dos, lui avait soulevé les yeux comme on regarde la mâchoire d’une bête à vendre, avait dit bien fort combien ça s’annonçait mal, et était parti. C’est la fille qui est venue nous voir en disant « je crois que c’est fini ».
  • Nos trois internes ne supportent pas l’ambiance du service. L’une continue de bosser malgré tout, la seconde s’est dit que les externes seraient un excellent défouloir, et la dernière préfère nous snober et communiquer avec nous par des ratures sur nos observations.
  • L’hôpital où nous sommes n’a presque pas de brancardier, et personne dédié à amener les bilans au laboratoire. Du coup, quand on fait des gaz du sang, c’est à nous de prendre nos petites pattes pour apporter notre trophée aux dames du laboratoire. Qui nous ont bien fait comprendre dès la première visite qu’elles n’allaient pas nous faciliter la vie, et que tout échantillon non strictement conforme serait immédiatement rejeté.
  • D’ailleurs, si le médecin a décidé de faire une entorse au planning des examens complémentaires prévu, et d’en rajouter un hors créneau, les externes sont les brancardiers idéals. A utiliser sans modération, ils ne savent pas conduire un lit dans les couloirs mais ils restent de la main d’œuvre pas cher.
Ce qui me console, c’est que dans cet univers hors du monde, les patients restent humains. La petite dame du début a refusé la biopsie qu’on lui proposait sans en dire plus au médecin. Quand je suis allée lui parler, elle m’a expliqué : « J’avais une amie, qui faisait des mammographies régulièrement, comme tout le monde. Un jour, elle devait avoir 50, 55 ans, ils ont vu quelque chose, ils lui ont fait une biopsie. Et elle est morte trois mois plus tard. Alors vous comprenez, moi, cette histoire de biopsie, je n’y tiens pas… ».
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Once upon a time

Il y a très longtemps, dans une autre vie, j’ai été de l’autre côté de la blouse. Le mauvais côté.
Dans un hôpital universitaire, en plus, quelle idée ! Une espèce de monstre de quinze étages qui donnait le vertige, et qui avait pondu un tas de petits rejetons tout autour. Une immonde pieuvre avec une odeur inoubliable. Dans le hall de l’hôpital des enfants, un mini terrain de jeu semblait exhaler le formol à plein nez…
J’étais chanceuse, j’avais une grande chambre. Sans télé mais avec un tableau en liège pour recouvrir de photos la charte du patient hospitalisé, et des tonnes de patafix pour déborder sur les murs. M’installer. Aujourd’hui, quand je vois les patients déambuler en pyjama de leur chambre à la douche, j’ai l’impression que leurs yeux me disent : « Oui, on sait qu’on n’est pas d’ici, on sait qu’on s’installe, qu’on s’étale. On sait que c’est plus chez vous que chez nous, mais tant pis si ça vous dérange. »
Et je me souviens, de la Grande Visite avec un grand V, du débarquement de douze visages inconnus dans votre petite chambre qui vous toisent en contre-plongée. De l’obligation de se confier, en regardant la PH droit dans les yeux et en essayant d’oublier le monde autour.
C’était à l’âge de l’impertinence, alors j’ai tenté une ou deux fois un : « Et vous êtes qui vous ? ». Vous savez ce qu’on m’a répondu ? «Je suis externe». Je suis externe, point. Comme si je savais ce qu’était sensé être un externe. Comme si à 15 ans et des bouclettes on pouvait connaitre d’emblée toute l’organisation de l’hôpital. Et pas n’importe lequel. L’Universitaire.
Alors j’ai appris. J’ai observé, j’ai eu le temps. J’ai compris que le Chef de Service débarquait une moitié de demi-journée par semaine pour faire un esclandre à la cadre infirmière comme quoi on lui avait volé SA place de parking. Je le revois bien, tout rouge et tout bouffi de rage, réclamer « SA PLACE », ignorant complètement les petits patients hilares à l’autre bout du couloir.
J’ai vu que l’infirmière cadre exorcisait la frustration de son métier et l’ironie du sort qui faisait d’elle la cible des récriminations du grand chef en devenant insupportable avec tout le monde. Elle prenait son air hautain, tournait le dos sur ses petits talons, et de temps en temps essayait de retrouver un semblant d’utilité médicale auprès des patients. C’était triste.
J’ai bien vu que la PH était très sûre d’elle, du haut de son mètre soixante et de sa cinquantaine imminente. Et aussi que son interne n’était pas d’accord, et qu’il a pris la décision qui m’a sauvé la vie quand elle est partie en arrêt maladie.
D’ailleurs je lui ai dit, que je voudrais être médecin pour faire comme lui, l’inverse de mes chefs quand ils feront n’importe quoi. Il a levé les yeux au ciel sans piper mot. Il faut dire que j’étais encore plus naïve que maintenant, à l’époque …
J’ai aussi compris que les infirmièr(e)s étaient plus disponibles que les médecins, et tellement plus soignant(e)s, sur prescription ou non. Qu’ils étaient les yeux, les oreilles du médecin, et leurs petites mains.
A la fin, j’aurais su m’orienter les yeux fermés dans ce dédale de murs blancs. Je savais à quel moment embêter le plus les infirmières (mimer une crise d’angoisse en plein milieu des transmissions, quand le service s’arrête de tourner…), ou quand en profiter (demander le même service à l’équipe d’après-midi ou à l’équipe de nuit selon le roulement, pour être sûr d’avoir ce qu’on veut).
Je savais lesquels joueraient avec moi à la belote le week-end, lesquels m’accompagneraient pour un tour dans le parc ou pour aller voir l’hélicoptère décoller, et lesquels je devrai berner en cachant mon portable sous la couette pour ne pas mourir d’ennui.
Je connaissais même ceux qui me laisseraient aller en douce sur internet à la fin de mon heure « d’école » et ceux avec lesquels je n’avais pas intérêt d’essayer.
Mais dans cette vie là, malgré tous mes efforts, je n’ai jamais, jamais compris ce qu’était un externe !
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Petite mignonne – bis

Parmi les nombreuses petites mamies voutées, cheveux blanc comme neige et souriantes de tout leur dentier, celle-ci m’a fait sourire :
[Moi, écrivant avec application sur ma belle observation, dans la partie « antécédents chirurgicaux » : ] – Vous avez déjà été opérée madame ?
[Elle, avec une spontanéité déconcertante : ] – Ah ben j’ai eu une Hystérie totale hein, vous savez…
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Bonne année !

En cadeau pour la nouvelle année et le 1e anniversaire de ce blog, (et puis aussi parce que ça fait un moment que je voulais le faire et que je n’ai retrouvé mon mot de passe sur google-analytics que tout à l’heure, ça faisait bien trois semaines que je le cherchais !), voici quelques requêtes qui ont amené les gens par ici :
– D’abord les gens viennent pour me lire, et ça, ça fait drôlement plaisir. C’est parfois un peu mélangé, mais open eys ou openblueeyesbolg, ça arrive à destination de toute façon ! (Bon, d’accord, « bebe blu ayes« , je suis moins sûre… et « blonde eopen« , je sais pas…)
– « Jaddo » arrive largement devant tout le reste, alors merci dresseuse d’ours ;-)
Plein de questions médicales :
remede pour crise de foie,
ganglion à l’aine
boule à l’estomac
gastro boule à l’estomac ganglion – Toi je crois que t’es le champion.
a-t-on de la fièvre avec une leucémie ? – Heu, et si tu demandais à ton docteur, non ?
acromégale psychisme – Pardon ?
maladi des lapins oeil bleu – Oui, c’est ici, bien sûr!
Il y a les parents inquiets :
ado qui n’écoute plus ses parents – Alors, de ma grande expérience d’adolescente, je dirais que c’est normal…
enfant pale et yeux cerner avec maux de ventre – Je vais me répéter mais… et si vous consultiez votre médecin plutôt que de trainer sur google ?
Ensuite, ceux qui veulent des trucs bizarres :
photo patient au lit
auscultation vessie – Je pose mon stétho sur ta vessie et je suis sensée entendre le bruit du futur pipi, c’est ça ?
pose des electrodes ecg sur la femme photot – Y’en a qui se servent de motifs médicaux pour voir des glandes mammaires, on dirait!
Les grammaires approximatives et les requêtes incompréhensibles :
quant a était inventer london eye
ques quand fait les employeures a la maison de retraite
image d’un ciel bleu ki pleur
se prendre pour psychologie
… Lapin compris…
Ceux qu’on ne sait pas ce qu’ils font là :
c’était quand la dernière pleine lune
comment complimenter un professeur
demence toilette sans eau – Beurk!
en impression comment transformer le violet en bleu – Y’a marqué EPSON quelque part?
définition du bébé malformé – Mais re-beurk!
formation au lit – Y’a des feignasses!
musee d’ancienne voiture americaine
Et mes préférés :
fille en rute à la fac
belle infirmière
betise medecin
betise sur tout – ??
Bizutage médecine fille,
bizutage infirmière,
bizutage hydro – Mais re-??
bizutage sous la douche – C’est pareil ?
d’adolescente nu sous sa blouse
dresseuse d’homme
histoires infirmieres chaudes
specialiste des defloraisons – Peut-être une des plus belles!
Merci donc à tous ceux qui lisent mon blog depuis maintenant un an (pas forcément pour les bonnes raisons apparemment). N’en déplaise à certains, je n’ai pas l’intention de me spécialiser en défloraison ou en bizutage sous la douche pour l’année qui vient, et non je ne suis pas nue sous ma blouse !
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Vingt minutes chrono

J’aime vraiment beaucoup les consultations. Mais je suis insupportable.
Ou j’aime beaucoup les consultations, ET je suis insupportable. Ou DONC… Or, ni, car.
C’est qu’il s’en passe des choses en vingt minutes chrono. Il faut avoir l’œil avisé, le regard pointu vissé au détail comme à l’impression globale. L’intuition et la pifométrie en berne à la recherche de données cliniques et scientifiques en 5 minutes, le reste étant nécessaire (mais pas nécessairement suffisant) pour la discussion, la négociation, l’explication. C’est un exercice de style drôlement excitant.
En consultation d’endocrinologie, je me suis aperçue que mon œil s’était bien formé sans que je m’en aperçoive. Open blue Eyes, jamais ce blog n’aura aussi bien porté son nom. Première patiente : en un clin d’œil et une moitié de « asseyez-vous-je-vous-prie », j’avais repéré l’hyperthyroïdie, la tachycardie, la nervosité et entrevu la prescription de bêta-bloquants qui viendrait à la fin.  Oui, j’ai VU une tachycardie. J’ai su qu’elle serait là, avant de m’abîmer les yeux sur ma toute petite trotteuse. J’aurais pu me tromper, bien sûr, mais j’étais tellement étonnée de cette intime conviction qui s’était installée là à mon insu, que j’ai décidé de me faire confiance. Un peu.
Second patient, et au déshabillage sont apparues à la fois les cicatrices sur le poignet et les précautions à prendre avant l’introduction d’un traitement aux effets neuro-psychiques potentiels.
Au teint jaune du patient cancéreux suivant j’ai vu la gravité et l’air sérieux que prendrait le Professeur en regardant les examens.
J’ai anticipé aussi l’hypochondriaque, ses symptômes et son absence de résultats francs sur tous les bilans.
Bien sûr, l’acromégale se voit, le vitiligo aussi, comme la mélanodermie, le cushing ou l’anémie. Le dyspnéique s’entend, le tabagique se sent… Mais ce n’est qu’en consultation que l’on se rend compte à quel point l’attention portée à ces détails a une importance cruciale.
A l’hôpital, à côté, on est drôlement zen. On interroge aussi longtemps qu’on veut, on finit par connaitre les antécédents jusqu’à l’arrière grand-mère maternelle et le panaris du petit frère, on oublie toujours un truc et on peut revenir demander quand même. On prend la tension, le poids, la taille, l’ECG en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Et on ressort de la chambre sans avoir apporté de réponse au patient. Le temps de la réflexion, de l’assemblage des plaintes, des signes, des chiffres et des images s’étend devant nous…
Et en consult’, on est propulsé. Paf, patient-médecin, à égalité. Questions, demandes, réponses obligées. Analyse express des données. Examen clinique orienté. Adieu l’exhaustivité. Et moi j’aime bien, l’exhaustivité. Je n’y arrive et n’y arriverai jamais, hein. Je sais qu’on ne proposera pas une consultation mémoire à cette mamie qui consulte pour son diabète en vrac alors qu’on doit déjà lui réexpliquer tout depuis les sites d’injection jusqu’à l’adaptation des doses et au soin des pieds, et même si on n’est pas sûr qu’elle s’en souvienne à la sortie.
Mais il y a des choses qui me brûlent la langue. Et comme je suis un tout petit peu plus vieille qu’avant, eh bien des fois je me laisse aller. Une exophtalmie sur Basedow : « Vous fumez ? »
C’est parti tout seul. Pourtant le Professeur, à côté, c’est un sénior, un vieux de la vielle, il y aurait pensé, sûr et certain. Mais ça m’a échappé. Et puis c’est tellement mieux que de rester passive, que j’ai récidivé. Une anémie ferriprive : « Vous saignez beaucoup pendant vos règles ? ». Une maladie auto-immune : « Il y a des problème de ce genre dans la famille ? ».
Pas en coupant la parole, pas en me prenant pour une grande non plus, juste une question moitié timide moitié bien contente de sortir, quand même.
Mais c’est au stade d’après que je deviens vraiment insupportable. Celui où je remets en cause le Docteur en chef. « Vous avez oublié le nom du médecin Machin dans votre dictaphone », « On aurait pu lui proposer aussi ça comme traitement, non ? », « Et pourquoi vous l’envoyez pas chez un psy, cette madame dépressive ? » ; « Et pourquoiiiii ? Et pourquoi paaaas ? Et commeeent ? ». Comme les « quand-c’est-qu’on-arriiiiiive » des gamins pénibles…
Va falloir que je me calme, je me dis en douce. Mais la machine est lancée : les yeux captent des infos, le cerveau gigote, et comme je n’ai pas le tampon de l’ordonnancier à la main, je peux dire ce que je veux. Et je ne me gène plus…
Y’a autre chose que je vois venir si ça continue : le retour du bâton du Docteur-en-chef qui fait les consult’ si je lui tape trop sur le système! Je sais pas à quoi ça va ressembler, mais à mon avis, ça va faire bizarre !
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Miss météo fait de la prévention

Une matinée comme les autres dans mon service d’endocrino.
J’arrive avec mon nez rouge (dehors il fait froid), les yeux larmoyants (il fait très froid), et les bouclettes défiant vertigineusement la pesanteur avec leurs pirouettes à 180 degrés (vous avez deviné : il pleut). Miss météo is back.
J’enfile ma blouse et toute la crédibilité que je peux glaner avec mes accessoires de docteur plein les poches avant d’aller voir mon premier patient.
C’est une dame comme on n’en voit (pas) que dans les cas cliniques ou dans les livres, c’est une dame qui a tous, tous, tous les facteurs de risque cardiovasculaire répertoriés à ce jour. Sauf l’âge, mais ça c’est une question de temps.
Madame est donc hypertendue, diabétique et ancienne (depuis très peu, et jusqu’à quand ?) fumeuse. Elle a du cholestérol et des triglycérides de trop, une obésité accompagnée du joli petit nom de « morbide », et un antécédent familial d’accident cardiaque avant l’âge conventionnel.
J’ai voulu m’excuser, je crois, en apprenant tout ça. Dire « non, madame, ça va pas être possible, vous ne pouvez pas exister en vrai, je vais fermer très fort les yeux et m’apercevoir que je me suis encore endormie sur un bouquin de cours à la bibliothèque… ».
Mais non, il a fallu que j’examine, que j’approfondisse les choses, que je déplisse, comme dirait l’autre.
Et ces malades, ils n’ont même pas la décence de se faire suivre, année après année, pour leur pathologie chronique sans en rajouter, non ! Il faut en plus qu’ils s’infectent, qu’ils s’arthrosent, se coincent, et finissent par se retrouver en larmes devant moi : « vous pourriez me faire une ordonnance de trucs pour la douleur, docteur ? »
Alors bon, forcément, elle a du s’en douter, en m’appelant « docteur » je n’allais pas pouvoir lui résister. D’habitude c’est bien moi qui fait les ordonnances, mais le patient les demande toujours au vrai docteur, à la blouse plus blanche que blanche, à la chef, celle aux bouclettes bien disciplinées et qui n’arrive jamais avec un nez de clown dans le service.
J’ai quand même essayé, de parlementer, d’expliquer, d’argumenter : « vous savez, si vous ne faites pas une activité physique, ou de la kiné, votre mal de dos, il passera peut-être avec les médicaments, mais il reviendra forcément »…
Erreur.
Erreur de débutante.
Vouloir traiter le chronique et l’aigu en même temps, quelle idée!
Moi qui ne suis que de passage, moi qui pose mon stétho en m’excusant presque, qui palpe un ventre dont je ne connais pas l’histoire, qui écoute des poumons dont je ne connais pas le bruit d’avant.
Moi qui passe une heure avant, une heure après à éplucher le dossier, à compiler, à résumer cette patiente en une ou deux feuilles d’observations A4.
Et qui ne la reverrai plus.
Et je voudrais la convaincre à se prendre en main ? Quelle blagueuse je suis, hein ?
Elle m’aurait donc attendu pour se mettre au régime, se mettre à bouger son corps, faire de la piscine ou aller se muscler chez le kiné, se soigner au long terme et pas à coup d’antalgiques gobés à la va-vite.
En désespoir de cause, je pose cette question anodine : « C’est bien le docteur Machin, votre médecin traitant ? Il pourra continuer la prescription du Plumalpartou® ?
– Oui, c’est lui… mais mettez-m’en pour assez longtemps parce que je vais plus le voir, je lui fais plus confiance.
– Ah ? Racontez moi ?
– Il m’a donné des inflammatoires alors qu’il savait que j’avais mon insuffisance rénale, il me connait pourtant hein. J’ai fais une allergie, j’ai failli être dialysée, hein
– Et vous ne comptez pas en changer, du coup ?
– Ah ça non, c’est trop compliqué !
– … »
Il y a vraiment des situations où l’on se dit qu’être médecin, des fois, ça ne sert vraiment à rien…
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Mais je vais bien docteur !

Madame F., 72 ans, vient à l’hôpital de jour pour une histoire de thyroïde. Sans plus de renseignement, sans dossier, sans courrier, on l’installe dans la salle d’examen :

– Alors Madame, vous allez me parler un peu de vous, comme je n’ai rien vous concernant. Vous avez eu des maladies, des antécédents particuliers ?
– Non non, je suis en pleine forme.
– Du diabète ? … Du cholestérol ? … De la tension ?
– Non non, rien de tout ça.

Prise de tension, l’appareil affiche le verdict : 16,6 / 8,2

– Ah. Et habituellement, vous savez à combien c’est ?
– Ma tension ? Oh, 23 ou 24/10, je suis reposée là !

Bon bon bon…
– Et alors ce problème de thyroïde, racontez-moi ?
– De thyroïde ? Ah non, j’ai pas de problème de thyroïde, je vous ai dit je suis en pleine forme !

Bien… je sens que ça va être fa-cile !

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Une autre culture

Lors d’une visite du grand chef de service,
Mademoiselle, 19 ans, deuxième grossesse.
Elle est hospitalisée pour un adénome hypophysaire qui s’est amusé à grossir pendant la grossesse, et à titiller le chiasma optique au 6e mois.
Elle fait partie des gens du voyage. Toute la famille est là, ça papote en espagnol de partout, et les prêtres attendent notre départ de la chambre pour exorciser la fille.
Le chef prend tout son tact et ses synonymes pour expliquer le traitement médical, les bénéfices attendus, les effets secondaires possible, le faible risque d’échec mais dans ce cas le recours à la chirurgie qui se discutera. Il est globalement rassurant et rassuré, et s’apprête à sorti de la chambre quand la maman, rassemblant tout son vocabulaire français, dit devant la fille, le père, et les autres :
« Docteur, vous expliquez bien, merci, elle va prendre le médicament, mais si on arrive à une opération, s’il faut choisir entre le bébé et la fille, vous choisissez le bébé, hein. Moi je signe le papier, hein. C’est compris docteur ?« 
On a beau se penser suffisamment ouvert, il y a toujours des choses auxquelles on ne s’attend pas, mais alors, pas du tout…
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Un peu de publicité …

… ne nuira pas à votre santé, en tout cas pas celle-là :
Ils s’y sont tous mis, ces derniers temps, avec des articles plus fabuleux les uns que les autres, et je ne résiste donc pas à la tentation de les partager avec vous :
Jaddo et les visiteurs médicaux (ah ben c’est du propre !)
JB et son médecin-pas-pire-que-les-autres (mais sacrément atteint quand même)
Ron et sa rencontre hors du commun (comme quoi, internet, c’est complètement dingue)
Mais aussi :
Lawrence Passemore et feu l’Acomplia (et là, aussi : Prescrire et le Canard, même combat !)
Et Dr Coq qui nous fait encore dans l’extrême (faudra voir à se calmer hein, il va finir par devenir mégalo, le m’sieur Leco, Lecoq, Lecoquierre !)
Bonne lecture (et surtout ne lâchez rien, comme dirait un fameux néphrologue !)
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La psychologie pour les nuls

Stage d’externe en endocrinologie.
Mon chef n’est pas Blond, mais il pourrait. Le Blond de Gad Elmaleh, toujours présentable, imperturbable, sourire Colgate en toute situation. Il fait bien son travail, est un chef de clinique reconnu et apprécié par ses propres chefs, va bientôt repartir far away dans sa contrée d’origine pour devenir le grand spécialiste en chef du coin dans son domaine. Admettons le, il est très fort, mais…
Entrer dans une chambre, suivi de 15 externes, pour annoncer de but en blanc à une femme enceinte : « Bon, comme on le pensait, selon les examens, votre diabète datait d’avant votre grossesse, vous savez qu’il y a un risque de malformation pour le bébé ? » … ce n’est pas franchement très diplomate.
Ajouter : « Mais je suis pas là pour apporter de mauvaises nouvelles, hein, seulement je suis obligé de vous dire qu’il y a un risque non négligeable » et se casser continuer la visite pendant que la femme pleure … ce n’est pas vraiment mieux.
Devant une jeune fille dont les médicaments ne marchent pas, qui voudrait en savoir plus, lui expliquer que la première cause d’échec du traitement étant la non-observance, on va lui faire prendre ses cachets au moins 5 jours devant une infirmière avant de débuter d’autres explorations … ce n’est pas non plus très diplomate.
Et face à une mère de famille écrasée par le poids du monde sur ses épaules, dépressive malgré tous ses efforts, expliquant que bien souvent elle se sent trop fatiguée pour faire attention à son régime diabétique, dire  » Oui, oui, moi aussi je suis fatigué, tout le monde est fatigué ! Mais faut se prendre en main, hein! » … vraiment, ce n’est pas très diplomate.
Tout ceci en un jour de visite et par une seule personne, et malgré tout le respect que je dois à mes chefs, je trouve que ça commence à faire beaucoup, comme manque de finesse et de psychologie.
Passablement mal à l’aise, je suis restée pour consoler ma patiente. La première. Qui voyait déjà son bébé malformé par sa faute. Son bébé qui n’avait rien demandé. Tout ça parce qu’elle n’avait pas fait assez attention, qu’elle se savait pas, qu’elle ne connaissait pas, ces histoires de diabète.
Il n’aurait pas pu lui expliquer, ce jeune grand dadais inconscient, que ce n’était pas sa faute, à la future mère ? Ça ne fait pas partie de son monde, la culpabilité ? C’est vrai que ses patients ont des Maladies, des Chiffres d’hémoglobine glyquée, des Dextros, des Stylos pour injections, des Hormones qui déraillent. Pas de vulgaires états d’âmes.
En tout cas, lui ne semblait pas en avoir.
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Wonder-externe

La rentrée en D3 (la 5e année), je ne l’avais pas imaginée comme ça.
C’est drôle des fois, on s’invente de jolis scénarios dans sa tête qui finissent immanquablement par se révéler faux.
Comme cette vielle dame de 76 ans ce matin qui me dit doucement : « Vous savez, je n’ai jamais été malade, alors je pensais bêtement que ça continuerait comme ça toujours… »
Et bien mes boucles blondinettes et moi-même, on avait attaqué la rentrée avec une bonne humeur naïve et une énergie à faire pâlir d’envie le plus chevronné des externes. On s’était lancé avec entrain dans la mêlée, enfilant successivement sans sourciller la blouse blanche du matin, le sac-à-dos indémodable d’écolière l’après-midi, celui qui tombe sur les fesses comme quand on avait douze ans et demi et pas envie que les garçons regardent, et les lunettes de la very studieuse candidate à son concours le soir.
La journée d’une externe en 5e année avec des bouclettes, elle commence forcément en retard, vu le temps passé devant le miroir embué de la salle de bain à essayer de discipliner ses cheveux. Elle est cruche, ça finit systématiquement attaché pour que ça lui tombe pas dans les yeux au premier examen d’un patient…
Bon, vient ensuite la musique hurlant dans sa voiture, qui fait peur aux tits n’enfants sur le chemin de l’école, mais avant d’être tout à fait réveillée, faudrait pas lui demander d’être sociable non plus.
Et puis le service et SES patients. Les siens à elle qu’elle est trop fière de s’en occuper, de les présenter en bredouillant au chef parce qu’elle sait pas quoi dire en premier. Ni en deuxième ni après, d’ailleurs, tout à l’heure c’était bien clair dans sa tête et sur son papier mais là bizarrement, c’est tout encafouillé, comme dirait l’autre.
Quand elle s’en est finalement sortite, elle se dirige péniblement vers sa voiture direction le resto U.
En effrayant au passage un petit n’enfant ou deux qui retourne à l’école, faudrait pas lui demander d’être aimable quand elle a faim non plus…
Et devant son plateau repas transformé pour l’occasion en 8e merveille du monde, même si l’on frise la catastrophe sanitaire à tout instant, le temps accordé – 10 longues minutes – se mue en une éternité de béatitude…
En retard pour son cours/contrôle continu/enseignement dirigé, rayez la mention inutile je vous prie, elle se brûle avec son café et/ou s’en renverse dessus, au choix selon l’humeur, la lune et le sens du vent.
Si elle a la chance d’aller à la BU, et d’y trouver une place, elle finira par piquer du nez sur ses fiches barbouillées de blanco. Le jour où elle sortira avec le nez peint en blanc, on va bien rigoler…
Viennent enfin les conférences d’internat, chouette soirée que voilà, quatre heures d’amusement en perspective à mesurer l’ampleur de tout ce que l’on oublie, parce que les petites cases du cerveau rechignent à s’organiser dans l’esprit d’un concours bête et méchant. Celui qui nous fait perdre des points si on connait pas la teneur en calcium du petit Yoplait à la fraise (sisisi je vous promets), ou la formule qui permet d’obtenir le taux de mauvais cholestérol dans le sang, alors que tous les labos du monde et même de l’hôpital font le calcul pour le médecin. On n’a jamais vu un docteur dire à son patient « Ah je ne vais pas pouvoir vous soigner correctement monsieur, je ne me rappelle plus de ma formule de Friedewald… »
Bref, les bouclettes rentrent raplapla et l’externe aussi… il parait que certains réussissent à avoir une vie, avec ça, à lire des livres, à voir des amis, à faire du sport…
Et puis y’en a d’autres qui arrivent à travailler, à faire des fiches, à ingurgiter des noms propres tels Paget-von-Schrotter ou Fiessinger-Leroy-Reiter, et même à savoir à quoi ça correspond !
Les externes sans bouclettes, ça doit vraiment être des surhommes quand même…
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Choix de stage

L’étudiant en médecine est un être à part dans la classification des hominidés.
Oh, je ne dis pas ça en bien, rassurez-vous, c’est seulement que ce spécimen possède des caractéristiques qui me fascinent encore jour après jour.
Déjà, le fait d’être dans la case « étudiant » pendant 10 années de sa vie n’a pas aidé cet être singulier à se rapprocher de la norme et de ses congénères. Alors que ses amis ont un premier boulot, un grand appartement, se marient, changent de boulot, trouvent une maison avec jardin, que les filles tombent enceinte, que les gars deviennent papa, changent de voiture, prévoient le baptême… etc.
Pendant ce temps-là, donc, l’étudiant en médecine reste « étudiant ».
J’explique pour ceux du fond qui ne suivent pas : un étudiant a deux préoccupations dans la vie : faire la fête et valider ses examens. Le reste est accessoire, même si le gros bébé estudiantin, au bout de quelques années, introduit une nouvelle priorité : avoir sa propre machine à laver pour ne plus devoir choisir entre rentrer chez sa mère le week-end ou dépenser tout son argent de poche au lavomatic.
Bref, de soirées autour d’un verre aux journées sur un bouquin, il aurait pu se contenter de ce train-train si n’était pas arrivé, vers la quatrième année, un troisième lieu de vie : l’hôpital. C’est rigolo, mais progressivement l’hôpital va occuper une place de plus en plus importante dans son existence, alors même que personne (non mais vraiment, personne) ne sait ce qu’il fout là, cet encombreur de couloir.
Le patient se demande intérieurement pourquoi on lui envoie ce gamin l’examiner maladroitement alors qu’on l’a déjà harcelé de questions à son entrée, ou bien il cherche à voir le vrai docteur quand l’interne pointe le bout de son nez dans le box des urgences. L’interne, d’ailleurs, qui au fil des années a creusé sa place dans les services (in)hospitaliers, peut parfois avoir la chance que le chef se rappelle de son prénom : « Eh, Michel, t’as oublié que t’as 27 entrées ce matin ? »
L’externe, lui, petit pion perdu au bas de la hiérarchie médicale est interchangeable, peut même se convertir en « faiseur d’ECG » ou « transporteur de bilan biologiques jusqu’au labo », quand il n’est pas la cible des attaques du grand chef en mal de supériorité.
Mais le tableau n’est pas si noir, puisque quand il sort de l’hôpital, l’externe est sensé avoir acquis une super formation pratique, qui va l’aider à retenir vachement bien tout le chinois que contient ses gros bouquins.
Mouais… au final, l’externe est surtout soit hypochondriaque à force de voir des maladies en tout genre, soit vraiment malade à force d’examiner des patients de trop près. D’ailleurs, j’appréhende mon stage de pédiatrie, moment idéal pour acquérir une solide immunité contre les gastro-entérites, les rhino-pharyngites de tous poils et autres viroses sympathiques.
Enfin, d’ici là, je penche plutôt vers la première option: demandez-moi comment je vais, et vous saurez quel chapitre je bosse ! Au début de l’été, j’étais persuadée d’être enceinte (1e semaine de gynécologie), puis d’avoir un cancer du col de l’utérus (2e semaine). Après ce fut le tour de l’hypothyroïdie (j’me sens paaaas bieeeen, j’suis faaatiguée : endocrinologie) du lupus érythémateux (j’ai mal aux articulations, puis j’suis anémié c’est sûûûûûr  : 1e approche de la rhumatologie), et je me demande ce qui m’attend à présent !
Et puis pour tout le monde, l’étudiant en médecine, cet être étrange au rôle bien flou dans l’imaginaire populaire, est avant tout « en médecine », ce qui lui vaut tous les « tiens, j’ai un truc bizarre, là, qu’est-ce que tu en penses ? » ou « moi j’aime pas trop les médecins, mais toi tu pourrais me dire ? »
Du coup, même si l’étudiant en médecine ne sait encore rien ou très peu, même si les gens ne savent pas si vous allez être généraliste, spécialiste (pas plus que vous en fait), et n’ont aucune idée de comment ça se passe, la simple valeur accordée à ce statut presque magique de « futur médecin » vous vaut toutes les considérations (t’inquiète pas mamie, il peut rien t’arriver, on a un docteur avec nous, hein ? Suivi d’un clin d’œil complice…) et tous les jugements moraux (QUOI , tu fuuuuumes ? mais tu sais que ça fait le cancer ? et puis tu bois aussi ? mais … L’interrogation reste en suspend, tant le tableau dérange).
Alors, fier de cette reconnaissance par la société tellement plus palpable que celle de l’hôpital, l’étudiant en médecine se pointe à son choix de stage, aussi stressé qu’une gamine de 8 ans pour sa première compétition de gym, en espérant que le hasard et la chance se donnent le mot pour qu’il ait le stage le plus formateur, le plus agréable, les meilleurs horaires, le plus près de chez lui… Bref, le stage idéal qui n’existe que dans ses rêves.
Il ne l’aura jamais, bien sûr, et tant mieux pour vous, ça lui donnera de quoi râler un peu et vous le raconter ici, bande de veinards !
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Et non, je ne suis pas une sainte…

Un matin comme un autre en maison de retraite.
Les agents de service s’activent, les aides-soignantes aident z’et soignent, les infirmières vaquent à leurs occupations, les intérimaires s’habillent et se perdent dans les étages ou les couloirs. Les résidents hurlent ou essaient de se rendormir, suivant s’ils sont du bon côté ou non de la démence.
Toujours dans ma belle blouse d’infirmière, je distribue les médicaments en me demandant chaque fois si mes employeurs ont ne serait-ce qu’une infime idée de l’étendue de mon incompétence.
Non parce que, les dextros, ça devrait pas nécessiter 4 piqûres et 3 bandelettes pour avoir une glycémie capillaire convenable. Et puis l’insuline, je croyais avoir suffisamment ramé avec mes injections la dernière fois, mais à chaque fois que je me retrouve devant un nouveau stylo, c’est la panique. Y’a ceux qui se tirent, ceux qui tournent, ceux qui sont bloqués et ceux qui sont vides… à ce rythme, finir mon tour du matin risque de me prendre toute la journée.
Sans parler de ma pratique toute relative de l’asepsie quand je refais un pansement. Des fois je me regarde, et je voudrais me mettre des claques. Essayez de panser un sacrum ou de recoller une poche de Bricker en gardant les doigts stériles, aussi…
Bref, j’en étais à ces réflexions hautement productives quand l’aide-soignant m’interpelle :
– On va avoir un problème : le nouvel AS, l’interimaire, c’est un étudiant en médecine!

– Ah ? … Réponse montrant une fois de plus s’il en était besoin la grande supériorité de l’infirmière sur l’aide-soignant, puisqu’elle ne me fait même pas passer pour une débile profonde – ce qui eut été le cas en tout autre occasion.
– Oui, et il n’a jamais bossé avant, il sait même pas ce qu’est une protection [c’est une couche en fait, lecteur non aide-soignant], va falloir que je l’aide…
– Faites comme vous pouvez alors, n’hésitez pas à m’appeler si besoin, répondis-je magnanime.
Quelle classe quand même.
Je me suis bien gardée de lui dire qu’à une époque révolue, j’avais moi aussi débarqué dans une Ehpad [Établissement d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes], la bouche en cœur et de l’innocence plein les mains, persuadée que j’allais aider mon prochain de la plus belle manière qui soit.
Ahem. Moi qui croyais que le bizutage n’existait qu’à l’université, j’avais été servie.
J’étais arrivée avec ma tenue blanche et ma naïveté a huit heures moins le quart. Pétantes. Et à huit heures tout pile, j’avais une mamie de trente-cinq kilos dans les bras, elle-même avec les mains pleines de selles, et sa seule phrase encore compréhensible a la bouche « Aidez-moi, aidez-moi » !
Je ne savais pas changer une couche – pardon, une protection.
Disons que sur un bébé je m’en serais sortie, mais sur une vielle dame tremblante et remuante c’est une autre histoire.
Une main trempant le gant dans la bassine d’eau chaude, une autre pour tenir ses pieds, la troisième pour tenir ses mains sans me tartiner de merde, la quatrième pour attraper la serviette de toilette sans rien lâcher, et glisser la couche sous les fesses en soulevant le tout. Fa-cile.
On a beau dire, ça ne s’improvise pas.
C’est l’ASH qui m’avait alors sauvée de la panique matinale, en précisant sur un ton rassurant : « c’est la plus facile. »
Merci.
A neuf heures du matin, j’avais enfin habillé tant bien que mal la petite mamie qui scandait « Aidez-moi, aidez-moi » inlassablement (en fait, c’était habituel chez elle), et il me restait neuf toilettes.
Gloups.
La seconde étant scatologiquement bien plus atteinte encore, j’avais du retenir des nausées en ouvrant la porte de la chambre. Tout en était recouvert, les draps, les murs, la mamie toute entière…
Bon, on veut me bizuter, ils vont voir ce qu’ils vont voir !
La vielle dame avait fini sous la douche à grands cris, et j’étais sortie de la bataille trempée mais victorieuse. A presque dix heures, il m’en restait huit.
La troisième était sympathique comme tout – ouf ! – pas démente – re ouf – mais parkinsonnienne. Et si vous pensiez que c’était juste des petits tremblements des mains ou un chevrotement de la voix, détrompez-vous tout de suite. A peine debout, madame Parkinson avait été prise d’une crise de tremblante du mouton, des pieds a la tête, et malgré ma force légendaire et mes biceps à toute épreuve (hum hum), elle s’était retrouvée le cul sur les pieds du fauteuil roulant.
Bizarrement, elle avait mis un bon mois à me faire à nouveau confiance.
Les dernières se plaignaient parce que j’étais en retard, parce que je luttais de toute mes forces pour enfiler des bas de contention, l’ASH m’en voulait parce que je n’avais fait aucun lit, et j’avais fini en sueurs et au bord des larmes.
Cerise sur le gâteau, une résidente de quatre-vingt dix kilos avait jugé bon de me tomber dans les bras, parce que bon, c’est quand même fatiguant de marcher, ç’aurait été plus sympa que je la porte jusqu’à la salle à manger !
En me remémorant ces souvenirs avec un sourire en coin, je regardais le pauvre petit intérimaire se mélanger les pinceaux, se perdre entre couches vertes et bleues, savon et gel hydro-alcoolique (haha. Je ne compte plus le nombre de fois où en me frottant les mains, je m’aperçois que ça mousse au lieu de s’évaporer comme ça devrait.), attraper les hémiplégiques par leur bras paralysé…
Et comme dans « Scrubs », cette série que vous devez absolument voir au moins une fois si vous ne connaissez pas, j’ai pris mon chariot et dans l’indifférence la plus totale, j’ai filé à l’autre bout du bâtiment.
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J’aime pas les piqûres !

« J’adore c’que j’fais » !
C’est ce que je m’étais dit ce jour-là. Propulsée depuis ma chaise d’externe au statut d’infirmière intérimaire en maison de retraite, je trouvais mon boulot pa-ssio-nnant.
Bien moins fatiguant qu’aide soignante. Bien plus rigolo que certains jours en tant qu’externe. Soigner les bobos, donner les médicaments, recevoir les bilans, discuter avec les médecins, faire quelques gestes techniques, retrouver l’excitation de mon tout premier stage en allant poser une simple perf’ sous-cutanée toute seule…
C’était sans compter sur Mme B.
Mme B qui nous est renvoyée de l’hôpital vers 16h, ce vendredi soir.
Avec elle : deux ordonnances et une radio.
Un petit mot aussi, à l’attention du médecin traitant. Je ne suis pas médecin, mais bon, va bien falloir que je m’occupe de cette dame. J’ouvre donc la lettre. Et en substance : « L’anesthésiste et la fille de la patiente refusant l’amputation, nous vous renvoyons cette madame en soins palliatifs ».
Gloups.
Attendez, reprenons. Mamie B. a des artères toutes pourries, qui ont décidé de ne plus irriguer son pied. Soit. Mais quand les chirurgiens ne peuvent pas revasculariser, et pas couper le pied, j’avais pas précisément prévu que ça me retombe sur les bras.
« Démerde toi, ma grande ». Il aurait pu marquer ça, dans son courrier, l’interne, j’aurais préféré.
Mais non, il est consciencieux, il m’a marqué tous les résultats de la biologie, et puis son nouveau traitement. Tellement consciencieux que pour équilibrer au mieux le diabète qu’on lui a découvert à l’hôpital, il m’a inventé tout un protocole d’insuline à lui injecter trois fois par jour.
Bon. Ressaisis-toi ma fille, il est 16h30, tu finis dans une heure et demi, plein de choses à faire, tu n’as aucune insuline sous la main et pas non plus l’antibiotique qu’il lui a donné à l’hôpital.
Tu as appelé la pharmacie habituelle qui ne peut pas te livrer avant lundi prochain. Tu vas donc devoir courir avec tes petites pattes à la pharmacie la plus proche en priant pour qu’ils aient l’insuline de l’ordonnance.
T’en profiteras pour leur demander un patch de morphine pour une autre mamie en fin de vie dont les patchs sont sous clés. Sauf que personne dans la maison ne sait où est la fameuse clé, même pas la directrice.
Allez, habillage en civil, sac à main, cartes vitales et mutuelles des mamies, ordonnances et photocopies.
A la pharmacie, bonjour, bonsoir, je voudrais du Durogésic (les patchs, je pouvais toujours rêver, mais au moins j’aurais essayé) et puis de l’insuline pour ma mamie B.
Sauf que l’interne du haut des urgences de son CHU, il savait pas que ce qu’il m’a prescrit n’existait plus !
De l’ « Actrapid en stylo », il a du se dire que ce serait plus simple… Eh ben non. A côté de la plaque, l’interne…
Je l’ai maudit un moment. Coups de fils à l’hôpital. Bien sûr il a fini sa garde, débrouillez-vous les pharmaciens, it’s your job.
Attente. Patience. Discussion de comptoir d’apothicaire pour décider du contenant de l’injection de madame B. Sur les autres stylos, les autres insulines, les petits flacons, les aiguilles adaptés…
Une éternité après, je rentre finalement at work avec une petite fiole, victorieuse, soulagée, je ne sauverai pas la vie de madame B, mais au moins elle aura sa piqûre du soir.
Sauf qu’en rangeant le flacon dans le frigo, je m’aperçois qu’il y en avait déjà, de cette insuline.
Il y a des jours comme ça, hein…
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