Trois tasses de thé

Mon cher lecteur, si tu as suivi les billets du blog précédent, tu es déjà au courant : je m’envole dans une trentaine d’heures pour deux mois en Afrique.
Comme je ne suis pas sûre d’avoir le temps et l’accès à internet suffisant pour t’occuper tout ce temps, je t’ai trouvé de la lecture ! Voici donc une histoire qui se déroule dans un autre coin du monde, au sommet des montagnes de l’Himalaya, où un infirmier alpiniste se met en tête de construire des écoles et d’œuvrer pour l’éducation, en particulier des filles, et pour la paix.
4e de couverture :
Voici l’histoire d’un alpiniste bâtisseur d’écoles aux confins du Karakoram, d’un homme qui se bat pour l’éducation des filles et cultive la tolérance et la paix dans le jardin des talibans. Un témoignage qui prouve que même seul, on peut changer le monde.
En 1993, dans les montagnes du Pakistan, l’alpiniste américain Greg Mortenson se perd en descendant du K2, le deuxième plus haut sommet du monde. Il est secouru par les habitants d’un village isolé. Ému par leur accueil et leur dénuement, il promet de revenir pour construire une école. Trois tasses de thé est l’histoire de cette promesse, de sa réalisation et de la façon dont elle a bouleversé la vie de Mortenson, jusqu’à devenir une mission de paix engageant l’image de l’Amérique tout entière. Car aujourd’hui, ce sont plus de quatre-vingts écoles que Mortenson et son ONG Central Asia Institute ont bâties entre Pakistan et Afghanistan, avec l’objectif d’offrir, notamment aux filles, une éducation laïque et équilibrée dans ces vallées où les talibans multiplient les écoles coraniques. Il faut imaginer ce que représente un tel projet dans ces territoires difficiles d’accès, où la route est régulièrement coupée par des éboulements, où les communications ne passent pas, où tout se négocie, du prix du ciment au salaire du maître d’école… Là-bas, les engagements, ponctués de inch’Allah, se prennent autour d’une tasse de thé : à la première, vous êtes un inconnu, à la deuxième, un ami, à la troisième, vous faites partie de la famille. Dans un contexte politique et religieux tendu, rendu ultrasensible suite au 11 septembre 2001, l’Américain Mortenson incarne souvent l’ennemi aux yeux des autorités religieuses et d’une population formatée par les préjugés des mollahs. Sur place, il ne peut que constater les dégâts causés par la politique de son pays : les bombardements qui font fuir les populations, créent des camps de réfugiés dans lesquels on recrutera les futurs extrémistes. Sa propre bataille se mène au côté des habitants, avec leur aide, leur amitié, leur soutien, il lutte pour l’éducation et, à terme, pour la paix. Contre les amalgames, l’étroitesse d’esprit, la peur, la haine, la terreur, il fait fleurir des écoles sur le terreau dans lequel naît habituellement l’extrémisme.
Pour plus d’infos, voir ici :
– Le site du livre : www.threecupsoftea.com
– Le site de l’ONG Central Asia Institute : www.ikat.org
– L’opération « Pennies for peace » : www.penniesforpeace.org
– Et le très beau document « Journey of Hope » qui malheureusement n’est disponible qu’en anglais.
Voilà!
Et si avec ça je n’ai pas occupé ton été, je sais pas ce qu’il te faut.
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1e garde aux urgences – partie 2

Bien. Une fois cette petite introduction faite, nous pouvons passer aux choses sérieuses.
Mon tout premier jour là bas, du haut de ma quatrième année, blouse propre, stétho quasi-neuf dans la poche, vingt ans et toutes mes bouclettes, je suis restée muette devant cette cour des miracles.
A l’accueil, un papi tout maigre, allongé bien à plat, les yeux aux plafonds, attend sa place au bloc pour une prothèse de hanche depuis douze heures. Douze longues heures sur un brancard. Seul. Sans plus savoir où il était, pourquoi, comment. Mutique. Perdu.
A côté, une jeune fille en probable colique néphrétique (frénétique, donc) pleure silencieusement en se tordant de douleur sur son brancard. Pas de perf’. Probablement pas d’antalgiques plus forts que le Doliprane®, donc.
Dans les box, une vieille dame gémit. Un coup d’œil à son dossier : « rétention aigue d’urine ». Le médecin auquel j’ai demandé pourquoi elle n’était pas sondée me répondra « Parce que j’attends qu’elle fasse pipi toute seule ». Il attendra pendant toute ma garde, elle ne fera jamais pipi.
Pour couronner le tout, au loin, une femme hurle à la mort. Probablement attachée à son lit dans un couloir sombre et en pleine crise « d’agitation aiguë », comme disent nos bouquins. Elle ne s’arrêtera pas pendant plusieurs heures. Environnement sonore du plus bel effet.
Bon. Si les infirmiers de mon service de réa m’appellent Bisounours, c’est qu’il y a bien une raison : je suis d’une sensiblerie extrême et je voudrais que toute douleur soit prise en charge avec plein d’anti-douleurs qui sont là pour ça.
A défaut de pouvoir faire mieux, je passerais bien des heures à tenir la main d’un papi dément pour lui rappeler où il est toutes les cinq minutes.
Et je suis conditionnée par mes bouquins et mes gardes en psy donc je voudrais calmer instantanément toute agitation aiguë avec une « chambre seule et bien éclairée », des médicaments qu’ils sont bien, et une prise en charge spy adéquate.
Si la prise en charge idéale n’existe que dans les bouquins, la réalité, elle, m’éclatait violemment à la gueule.
Du coup, j’espère vraiment pouvoir faire de la pédiatrie avec mon classement au concours : si je dois retourner dans ces urgences adultes, je ne suis plus très sûre de ne pas finir tout à fait folle. Alors que chez les enfants, la prise en charge de la douleur, c’est sacré, les pédopsy sont à proximité (suffit de savoir où ils prennent leur café), et les gamins sont rarement complètement seuls et perdus dans les couloirs de l’hôpital. *
Vers vingt heures est arrivé un grand garçon, très jeune, très maigre, menotté, encadré de deux policiers et la tête en sang. Bon, « faîtes-moi-voir ça », a dit ma co-externe, une grande de sixième année qui m’a accompagnée toute la journée. Oui, parce que dans ce grand fourre-tout des urgences, trouver un « sénior » disponible relève parfois (souvent) de l’exploit. Alors on applique à la lettre le « compagnonnage », une fierté des hôpitaux français, lointain synonyme de « démerdez-vous les jeunes ».
Ma collègue a donc inspecté la plaie, cinq ou six centimètres sur le cuir chevelu, et m’a demandé : « Tu as déjà fait des points ? ». Cruche que je suis, j’ai répondu : « Non. Mais j’ai déjà vu faire ! ». Ce qui était vrai, je n’avais jamais fait de point, ni sur une compresse ni sur un pied de port, ni même sur un patient endormi au bloc. Mais qui te met un peu dans une drôle de situation par rapport au patient. En l’occurrence un jeune de 16 ans, tremblant déjà de toutes ses feuilles, clamant à qui voulait l’entendre que c’est les flics qu’y ont tapé dessus, et hurlant le martyre dès qu’on approchait à moins d’un mètre de sa plaie.
On s’est donc installé dans le box de suture, les policiers gardant l’entrée.
Bétadine rouge, sérum phy, compresses, bétadine jaune, j’ai soigneusement désinfecté ma première plaie.
Protestations du patient.
« Mais faut bien que je désinfecte ! »
« Oui mais ça fait super mal là, madame ! »
Ouais, c’est moi qu’on appelait madame, d’habitude je râle mais là, j’étais trop concentrée. Parce qu’une fois la plaie vaguement désinfectée, on se rend compte que l’endroit où on devrait planter l’aiguille se retrouve en plein dans les cheveux.
J’ai donc essayé de dégager les berges de la plaie aux ciseaux, et mis des petits bouts de cheveux mal coupés plein la plaie, forcément. Depuis, j’ai essayé la tondeuse, et même la vieille technique du scalpel pour tailler bien à ras. Ben c’est tout pareil, hein.
J’ai fini par mettre mes gants stériles, installer le champ bleu pré-troué avec son collant qui ne colle jamais sur la tête, évidemment, et injecter le produit pour l’anesthésie locale, la xylocaine (si quelqu’un sait d’ailleurs comment ouvrir ces flacons sans perdre un doigt, je lui serai éternellement reconnaissante).
Cris et agitation sous le champ. « Mais putain c’est quoi ce truc ! »
« C’est le produit pour calmer la douleur, je fais quelques piqures autour de la plaie, et après vous ne sentirez plus rien ! »
J’ai du piquer une dizaine de fois, ça a été dix cris pareil.
Puis j’ai sorti de ma boite à suture une pince en plastique qui n’a jamais du pincer quoi que ce soit, et pris maladroitement mon aiguille avec un porte-aiguille qui ne porte pas plus que la pince ne pince. Le fil de trois bons mètres de long s’est mis à pendouiller gaiement hors du champ stérile, et j’ai commencé à me demander comment recoudre une plaie qui dégouline de xylocaine et saigne en nappes épaisses sur des berges déformées par mes injections répétées.
Bon, tentons le coup, je plante mon aiguille comme j’avais « déjà vu faire ».
Braillements sous le champ. « – Non mais z’êtes folle ou quoi ? »
« – Bougez pas, bougez pas ! Ca vous fait encore mal là ? »
« – Un peu que ça fait mal ! »
J’ai remis mon produit anesthésiant, encore, plein, en profondeur et en superficie. Et attendu que ça agisse, un peu mais pas trop non plus. J’ai fait les choses avec plein d’application, aussi bien que peut le faire une externe novice quand elle veut réussir sa première couture, que y’a pas de vrai médecin à côté et que le patient fait des bonds à chaque point.
Et le fameux produit n’a jamais voulu anesthésier comme on lui demandait. Même pas un petit effet placebo de rien du tout. J’avais un gamin sous le drap, bon comédien ou vrai martyre, je ne saurai jamais, qui a gueulé, juré et pleuré pendant tout le temps que j’ai passé à lui recoudre la tête et à m’embrouiller les fils dans ses cheveux mal coupés.
On a trouvé un médecin sénior pour contrôler mon travail, signer le certificat médical initial de coups et blessures rédigé par ma co-externe**, et laisser partir le patient.
A ce stade, j’étais déjà suffisamment décomposée d’avoir fait souffrir un gosse.
Et puis, j’ai appris plus tard que cet anesthésique local qu’on nous laisse manier, il y a une dose maximale à ne pas dépasser, que je ne connaissais pas.
Qu’il faut bien aspirer avant de le mettre parce que s’il passe dans la circulation sanguine, il a des effets indésirables, ce que je ne savais pas.
De petits effets indésirables comme  des convulsions ou des arrêts cardiaques.
Qu’il y a des signes avant-coureurs qu’on peut rechercher, mais que je ne connaissais pas.
Et donc qu’en plus d’avoir fait hurler mon patient, ce qui nous a peut-être traumatisé tous les deux mais reste surmontable, j’ai utilisé un produit potentiellement dangereux. Sans surveillance, sans connaissances.
Et qu’il y a tous les jours des externes qui font la même chose dans ce même box.
Sous la responsabilité de chefs qui sont au courant, nous racontent leurs meilleures anecdotes d’accidents de xylocaïne en déconnant, et nous apprennent les bases APRÈS nos premiers points.
Et continuent évidemment à nous laisser nous démerder seuls avec les patients, les sutures et les produits.
Ça ne leur pose aucun problème.
* En fait, si, ça arrive. Bisounours, mais pas totalement non plus.
** Dans nos cours, les certificats médicaux devraient être rédigés par des médecins thésés.
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1e garde aux urgences – partie 1

Ça fait un moment que je voulais raconter cette histoire. Alors même si Jaddo a déjà raconté la joie des points de suture ici, et que l’infirmier a parlé des urgences par là, j’avais envie d’en rajouter une couche avec le récit de ma première garde aux urgences.
Et puis comme c’est long, avec une looongue introduction, ce sera en deux parties.
Pour commencer, il faut savoir que dans la ville où je suis, il y a plein de services d’urgence. Des urgences de cardio (plusieurs), des urgences de médecine (plusieurs), des urgences pour les trucs très graves et des urgences pour les trucs moins grave, des urgences rien que pour les plaies de la main, des urgences ophtalmologiques, des urgences de gynécologie, des urgences de pédiatrie, des urgences « pour adultes où-tout-est-mélangé ».
Les externes font office de petite main d’œuvre dans tous les services ci-dessus, ou presque. Répartis selon un nombre et un ordre qui doit bien avoir eu une justification, un jour, mais que tout le monde a oublié. Pour un salaire dérisoire sur lequel je m’étendrai une prochaine fois. Et un jour de ma quatrième année, au gré des affectations, je me suis retrouvée de garde dans les urgences « fourre-tout ».
Dans ce service, il y a donc des gens qui arrivent pour des pathologies médicales, et qui sont vus par des médecins. Parfois par un externe, mais le plus souvent directement par le spécialiste de garde dans la spécialité en question. Un problème neuro, on appelle le neurologue. Un problème cardiaque, on fait un ECG et on envoie en cardiologie. Un problème infectieux, on y fait des prélèvements dans tous les sens et on appelle un interne de médecine pour qu’il lui trouve une place dans un service adapté. C’est à peu de choses près le même cinéma pour tout le non-chirurgical. C’est pas compliqué en théorie, dans la pratique c’est un joyeux bazar pour tout le monde, mais ça a toujours fonctionné comme ça, alors personne ne voit pourquoi ça changerait.
Pour les gens qui ont peut-être quelque chose de cassé, ou une plaie à recoudre, on rentre dans le domaine des spécialités chiiiiruuurgiiicââles, la procédure change : c’est forcément en deux étapes : d’abord l’externe pour dégrossir les choses, prescrire les premières radios ou faire les premiers gestes, puis le médecin ou l’interne de chirurgie pour décider de la conduite à tenir, souvent pour faire sortir le patient, parfois pour l’opérer ou pour jeter un rapide coup d’œil sur les points de l’externe.
Quand tout est mélangé, médical et chirurgical, c’est un joyeux bordel.
J’avais déjà vu ce que pouvait donner une foule de patients hurlants, pleurant, puant, criant, jouant, râlant (oui, vous avez trouvé : en pédiatrie), mais le chaos se limitait alors plus ou moins à la salle d’attente.
Là, c’était complètement différent.
La salle d’attente pouvait être pleine à craquer ou n’avoir que deux personnes dont une fumant tranquillement sa clope à l’extérieur, l’intérieur du service avait toujours l’air de sortir d’une catastrophe naturelle. Il s’y croisait dans un désordre improbable les petits vieux et leurs fractures en tout genre, les jeunes alcoolisés de la veille, les clodos, les déments, les patients déambulant avec leur pied à perfusion, les accidentés de la route, les bobos qui n’ont rien, les malaises non étiquetés, les accidents de travail, les accidents de glandage (copyright Kaliuccia).
Répartis aléatoirement dans trois espaces : le pompeusement nommé « accueil » (6 lits en rang d’oignon, paravents offerts), le moins célèbre « couloir » avec ses brancards s’étendant le long du mur, plus ou moins remplis selon l’affluence (pas de paravent, draps en option, pour faire pipi c’est sur le bassin devant tout le monde), et la « salle » avec des lits en vrac, mais aussi des « boxs » avec un semblant d’intimité et même une porte qui ferme (grand luxe), des salles de sutures, des salles de plâtre, des salles de consultation.
Je ne sais pas si quelqu’un a compris quelque chose, moi j’ai commencé à me repérer seulement après ma 3e garde dans ces lieux. Ce qui veux dire que pendant 3 x 24 heures, je me suis perdue dans le service, amenant mes patients dans la salle de plâtre au lieu de la salle de suture, dans le box ORL au lieux du box de consultation, que je tournais sur moi-même dans le couloir avec mon appareil à ECG pour trouver le box 12, perdue au milieu des brancards…
Mais cet ordre bien établi permet parfois une répartition des rôles judicieuse. Par exemple, s’il y a un manque de personnel (et vous savez que l’hôpital ne croule pas sous le personnel en surnombre), en l’occurrence de brancardiers, et bien les brancardiers présents ne s’occupaient du transport des patients que pour « l’accueil » et « le couloir ». Pour « la salle » et tous les petits box annexes, on pouvait se démerder ourselves. Externes, infirmières et médecins, tous étaient donc réunis dans un brancardage joyeux et confraternel, pour le seul intérêt du patient. C’est beau, non ?
J’ai donc appris que la désorganisation est un symptôme psychiatrique très répandu dans le service, que le brancard à amener à la radio est une patate chaude qu’on se refile allègrement, que les radiologues ne sont jamais prêts à prendre nos patients, pourtant poussés avec amour dans les couloirs.
Et bien sûr, je me suis rendue compte à cette occasion que pousser un lit n’est pas une faculté innée, et que de s’y entraîner dans les couloirs de l’hôpital, entre un virage mal négocié et un extincteur qui avait le malheur de se trouver sur mon passage, est une expérience pour le moins riche en rebondissements (du patient).
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Pendant les travaux…

Petit aparté entre deux articles :
Comme vous l’avez sans doute remarqué, ce blog est tout beau, tout propre… et en plein aménagement.
J’étais tellement impatiente de changer de décors que les cartons sont encore à peine déballés, les liens mal rangés, les articles… ah ben en fait LE article est tout seul et heureusement il y a tous vos chaleureux commentaires pour lui tenir compagnie.
Merci beaucoup de cet accueil, et en attendant que je finisse de tout mettre en ordre, que je comprenne à quoi correspondent toutes ces options (et que je trouve comment changer la police des commentaires qui fait rien que de m’énerver), vous pouvez aller lire mes anciens écrits ici.
Ou bien me coacher pour mes premiers pas sur wordpress, mais je vous préviens, il faudra une bonne dose de patience !
Je ne désespère pas d’arriver à quelque chose qui me plaise, à vous de me dire ce que vous en pensez.
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Live report de mes exploits (ou pas)

Note préalable : Cher lecteur non médecin, pardon d’avance pour tous les termes infâmes que je vais employer, pour tous les noms d’oiseau des maladies que je vais même pas expliquer, comme une malpolie. C’est juste que c’est déjà très long. Mais je réponds à toutes les questions avec plaisir dans les commentaires.
800 tables et chaises en rangs d’oignons. Un hangar immense, sombre, froid. Un fond sonore de brouhaha stressé, et quelque part au milieu, mon neurone, mes bouclettes et moi. Face à une table toute petite et bancale, 3 cahiers de réponses, deux feuilles de brouillons, et bien alignés, mes quatre stylos noirs, mes blancos, mes souris, mes stabilos, ma montre, ma bouteille d’eau. Tout est prêt.
On y est.
Trois ans de boulot sérieux, de stages, de cours, de fiches – les plus belles fiches du monde, soit dit en passant – de bouquins, de cas cliniques, de surlignage intempestif. Un an d’entrainement intensif avec mes deux groupes de sous-colles et mes fidèles sous-colleuses. De bloguage à moitié, d’absence de soirées, de tas de petits trucs sur lesquels j’avais tiré un trait, de formatage de cervelle, et je suis là, à l’aboutissement de ces efforts, toute petite avec mes bouclettes face à cet écrasante évidence : comme 7000 gars et filles de toute la France, je vais jouer mon avenir sur les prochaines heures.
Je fais pas la maligne.
Notre responsable de centre se présente. Il a l’air très vieux, il a les cheveux très blancs, parle lentement, nous demande de patienter. On patiente. Le silence est pesant, mais je ne me sens pas stressée, c’est pas normal. Je me sens vide, fatiguée et vide. Je me repasse mentalement les bons conseils des copains, « se battre jusqu’au bout ». Mais j’ai pas la force pour me battre, là, tout de suite. Arrivée à l’échéance, je sais même pas si j’ai l’envie ! Bientôt devant ma copie, je vais faire comme toutes les autres fois, mettre ce que je sais, et espérer que ça marche, mais je vois bien que j’ai déjà fait une erreur en étant trop calme.
J’ai l’impression d’être un marathonien qui s’arrête de courir 100 mètres avant la fin.
Le téléphone du responsable sonne. Une sonnerie comme dans mes vagues souvenirs de Matrix : retentissante, seule dans le silence. C’est le signal parisien. Les sujets arrivent devant nos bureaux, et c’est le top départ.
A la lecture des trois dossiers, tout mon trop-calme se barre vite fait : Qu’est-ce que c’est que ces sujets à la con ? On m’avait promis du classique, j’avais fait toutes les annales trois fois, et qu’est-ce qu’on nous sert ? Un sujet de psy avec dans l’énoncé, des éléments de trois pathologies différentes ?! Un sujet de néphro complètement batard avec un monsieur qui fait pipi du sang depuis 20 ans, et tout à coup arrive avec des œdèmes de partout et une créat à 860, et amuse-toi avec ça ?! Une femme enceinte, la meilleure, en pré-éclampsie à 35 semaines d’aménorrhées, avec un énoncé d’une page et des questions où ils demandent trois mots. Mais qu’est-ce que c’est que ces conneries ? Quels abrutis ont pu pondre, relire, corriger, envoyer à la banque, retenir des trucs pareils ? PUTAAAAIN.
Ok, ok, repris à froid, ces dossiers n’étaient peut-être pas si débiles que ça. Peut-être que c’est juste moi qui ai complètement paniqué, devant mon tout premier sujet de ma première épreuve, à perdre 20 minutes avant de commencer à écrire mon premier mot. Peut-être que du coup, j’ai pas pris le temps de comprendre que la femme enceinte n’avait pas forcément un truc uniquement de femme enceinte, et que mon neurone unique de blonde, pas suffisamment préparé aux cas un peu tordus, s’est pris les pieds dans le tapis tout seul. Peut-être bien, oui.
Dans tous les cas, j’ai galéré sa mère et maudit le CNCI* sur douze générations, je suis sortie folle de rage et bien décidée à le faire savoir au monde entier.
Le con de marathonien, il a trébuché en marchant, il a tellement honte qu’il insulte les cailloux et se remet à courir.
Bon.
Lendemain, 6h30, je pouvais même plus compter sur ma colère pour me donner des ailes et il a fallu m’extraire du lit au pied de biche. Non mais c’est pas humain, des heures pareilles.
Comme hier, il fait 30 degrés dehors et  -15 à l’intérieur. Comme hier, je bricole un truc pour caler ma table bancale, qui restera bancale quand même. Je suis une grande bricoleuse.
Le surveillant qui nous distribue les copies cafouille un peu avec les sujets, mais ce n’est pas le seul. Je me demande où ils les ont recruté.
Et puis la sonnerie sonne, je découvre les sujets. Et là – mais quelle ABRUTIE je peux être – je souris. Une uvéite antérieure aigue révélant une spondylarthrite ankylosante, cher lecteur non médecin, ça te parait être du chinois, mais c’est un cas qu’on a vu une centaine de fois, qu’on connait par cœur, que j’avais même presque pas à réfléchir et que je pouvais réciter mon cours dessus comme j’aime.
Enfin, dans la vraie vie, j’aime bien réfléchir, me prendre le chou pour savoir dans le détail ce que peut bien avoir un patient, même si c’est pas typique et que ça demande plus qu’un neurone de blonde. J’agite mes connaissances, je secoue soit mes collègues soit mes profs soit le web si j’ai des questions, je fais une zoulie synthèse dans ma tête et sur le papier.
Mais là, dans un concours où tout se joue au mot-clé près, j’étais trop contente de pouvoir mettre plein de trucs que je savais être bien.
Le troisième dossier, ce sera fastoche aussi, un séropositif qui convulse, chez qui on trouve une toxoplasmose cérébrale. Trop facile. Et le second : de la Pédia ! Pour moi, quel bonheur, de la pédia.
A l’aise blaise.
Alors je me mets à essayer de rédiger ce cas. Alors, ce gamin de 2 mois, qu’est-ce qu’il a ? Non mais c’est vrai ça, qu’est-ce qu’il peut avoir ? Putaaaaain, mais c’est quoi ce truuuc ? Mais pourquoi j’ai dis que c’était facile la pédia ? Je comprends pas-je comprends pas-je comprends pas. C’est presque comme une bronchiolite, mais c’est bizarre. Et puis c’est pas une coqueluche, c’est pas fébrile une coqueluche. Bon, je vais mettre ça quand même, je sais pas quoi mettre d’autre, t’façon. Et cette radio, mais qu’est-ce que c’est ? Il serait pas un peu gros, le cœur ? Mais putain je sais paaaaaas.
Bref, je passe au troisième. Au séropositif tout facile. Pour le coup, je sais tellement de choses, que j’ai envie de tout mettre. La prise en charge des convulsions  jusque dans les moindres détails, la description de l’imagerie cérébrale sur une page … Je gère mon temps affreusement, et à 10 minutes de la fin, il me reste trois questions énormes. Et c’est à ce moment que j’ai une horrible illumination. Je sais ce qu’il a, le mioche de tout à l’heure. Une myocardite virale. C’est un diagnostic différentiel de la bronchiolite, ça donne un gros cœur et un gros foie, y’a des signes de virose associé. C’est ça. Et j’aurai pas le temps de le mettre. En plus de pas avoir le temps de finir mon super-dossier-VIH.
Je suis déconfite.
A la pause, j’essaie de me faire une séance de psychothérapie de groupe / débriefing avec les collègues. Ce qui marche moyennement. Je pleure un peu en me disant que ça ira mieux après. Tu parles.
La dernière session de dossier passe très vite. Je crois que mon cerveau est allé faire un tour ailleurs.
Je fais attention à des détails comme la minuscule araignée rouge qui se baladait sur mes copies, le balancement de la table au rythme de mes écrits, le ton de la voix des annonces au micro. Pas les détails des dossiers, évidemment.
C’est une après-midi à thème dyspnée, dans les dossiers : version tabagique avec OAP** (que j’ai oublié de traiter, le dossier était bizarrement fichu, je me suis concentrée sur l’ECG et j’ai oublié le reste), version femme-à-5g-d’hémoglobine avec endocardite (La fourbe était allergique à la pénicilline. Je savais pas quoi mettre comme antibio. J’y ai mis des C3G. Je suis foutue.), et version mésothéliome (z’auraient pas pu trouver encore plus tiré-dans-les-coins, non ?). Je crois que je n’ai vraiment compris qu’à ce moment là comment j’aurais du travailler ces six derniers mois. Je crois que j’ai compris comment j’aurais dû apprendre à raisonner, sur quels dossiers j’aurais dû m’entrainer.
C’est dommage, c’est juste un peu trop tard.
Voilà. Après ces folles aventures, y’a bien eu une dernière demi-journée, mais c’était de la lecture critique d’article. Que j’avais bien bossé et qui s’est bien passée, donc je n’aurai pas à râler, c’est de suite beaucoup moins intéressant. Mais si tu es mordu d’articles médicaux, cher lecteur, sache que c’était une étude un peu vieille sur les bêtabloquants chez l’insuffisant cardiaque, BASIC II, et que j’ai bien pensé à grange blanche.
Voilà voilà, tu sais tout cher lecteur. Le verdict du classement tombe en juillet, mais moi je serai déjà partie far away pour oublier que ça c’est si mal passé, et me remettre en tête que je vais être médecin, avant tout, et que ce sera vraiment bien.
Oui, parce que c’est un concours que même si tu le rates, tu peux être médecin. D’ailleurs, ça s’appelle plus concours, ça s’appelle « Epreuves Nationales Classantes », pour bien dire qu’on ne se préoccupe plus à ce stade que de classer les 7000 étudiants, pour organiser le choix de la future spécialité (la médecine générale étant bien sûr maintenant une spécialité comme les autres).
Pour en arriver là, tu as déjà tout validé dans ta fac, tous les examens pendant 6 ans. Tu as eu un module qui avant te donnait le droit de prescrire et qui garde encore un peu de symbole, même si on a essayé de le fondre dans le reste du programme.
Alors même s’il s’avère que j’ai autant raté que je le crois, je serai médecin.
Peut-être pas dans la spécialité que je voulais, peut-être pas dans la ville que je voulais.
Mais je n’ai pas le courage de recommencer une année à m’abrutir comme une décérébrée sur des cas cliniques. Et il est hors de question de prolonger mon externat d’un jour de plus pour augmenter mon expérience du secrétariat médical et de l’observation-qui-sert-à-rien, tant les stages où l’avis de l’externe influence la prise en charge peuvent se compter sur les doigts d’une main dans tout un hôpital universitaire. Et je ne veux plus de cette frustration qu’il y a à prendre en charge son patient, partir à la fin de la visite du matin, et se rendre compte le lendemain de tout ce qui a été fait l’après-midi en notre absence. J’ai hâte de pouvoir goûter à cette vraie vie dont on m’a tant vanté les bons côtés et que je regardais jusque là  avec envie depuis mon bureau.
Pour un tas de raison, donc, passons à autre chose, et avançons un peu.
D’ailleurs, tu as vu, je change aussi d’adresse pour le blog. C’est joli ici, qu’en penses-tu ?
* CNCI : Centre National des Concours de l’Internat. Le truc qui organise ces fameuses épreuves, donc.
** J’avais dit, que ce serait des mots barbares, hein. Désolé.
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Trois p’tits tours et puis s’en vont

Je n’ai pas encore eu l’occasion de vous familiariser avec le vocabulaire propre aux énergumènes de mon espèce, j’ai nommé les D4 (ceux qui préparent le fameux concours de fin du deuxième cycle d’études de médecine pour ceux du fond qu’auraient pas suivi).
Comme dans le reste de la médecine, il existe un langage codé qui ne peut être compris qu’entre congénères, auquel je vais tenter de vous initier aujourd’hui.
Commençons par un exemple concret. Si je dis : « Je n’ai pas encore fini mon premier tour », là, à la date d’aujourd’hui, vous devez prendre un air parfaitement effrayé (si vous êtes sympa), ou bien condescendant (la pauvre, elle n’aura jamais ce qu’elle veut à l’internat), ou bien encore ravi, mais seulement si vous êtes un autre D4  (ça vous fait un concurrent de moins). Parce que les tours, ce sont les révisions de nos 345 items. Un premier tour réglementaire étant programmé jusqu’à fin décembre, un second tour jusqu’en mi-mars, et un dernier tour, dont seul le nom donne des frissons aux plus courageux d’entre nous, juste avant l’épreuve finale.
Vous l’aurez compris, les tours régissent notre emploi du temps, nos révisions, notre vie en somme. Et je suis grave à la bourre. Mais ça, c’est pas nouveau.
Qu’y a-t-il d’autre ? Ah, les mots-clés. A première vue, ça a l’air banal, un mot-clé, tout le monde sait ce que ça veut dire. Prononcez seulement ce nom devant un D4 et vous verrez son regard se perdre et ses neurones se mettre en branle : le mot-clé, c’est sacré. C’est LE mot qui vaut des points au concours, le seul l’unique, celui qu’il faut mettre. Que si t’as tout compris et que tu mets pas ça, tu l’as dans l’os. Que si t’as rien compris à la question mais que tu tombes sur le bon mot-clé, c’est jackpot pour toi, tu gagnes 50 places. Au bas mot.
Et il y a son ennemi juré, le PMZ. Ahah, enfin un acronyme, sans lequel ce lexique serait bien peu représentatif de notre jargon médical (je vous a déjà raconté, l’histoire de l’AVP VL/PL TC PC OH +, GCS 6, IOT-VM-SSR, TDM : HED ? Ou de la MAP G4P2 (ATCD 1 GEU) + RPM > 12h, 33 SA, Rh-, CU / 5mn, RCF ok, T° 37,5, CAT : Scope TA/Sa02, VVP, CTCD, tocolyse ? Vraiment ?) Bref, les Pas Mis Zéro, comme leur nom l’indique, sont les choses qu’il ne faut surtout pas oublier sous peine de mort violente et douloureuse zéro à la question. Tu peux avoir répondu tout juste, savoir exactement comment soigner cette plaie de la jambe, et c’est perdu : tu as oublié la vaccination contre le tétanos, c’est retour à la case départ sans passer par l’amphi de garnison.
Il faudra que je vous raconte ça aussi : l’amphithéâtre de garnison et tout le déroulement de nos choix, après l’ECN, une fois qu’on a fini et que tous nos efforts sont récompensés par un superbe classement. Rien que ça, ça mérite le détour. On lit ces mots et innocemment, on pense à un amphithéâtre, dans une fac, avec sa forme d’amphi, ses bancs, ses étudiants, et tout le bazar. A la rigueur on peut se demander ce que « garnison » vient faire là, avec ses relents militaires… Mais bon, on est discipliné et pressé de passer à autre chose après les ECN, alors on va chercher un plan de Paris pour tenter d’y trouver Lognes.
Et une fois sur place, on se rend compte qu’on a tout faux. On nous entasse par tranches de 700 dans une grande pièce rectangulaire (tout ce qu’il y a de moins amphithéâtresque, quoi), loin de toute forme de faculté. Je n’invente pas, j’y suis allée : c’est sur le RER qui va à Disneyland, la dernière station avant Mickey. Comme ça, si t’es trop triste de ton choix, tu peux toujours aller te consoler avec une petite régression au pays du dessin animé.
Mais comme je suis très sérieuse et qu’au moment où je vous parle, je bosse plus dur que jamais… Comme ce n’est pas mon genre d’écrire deux billets par semaine alors que j’avais promis que je n’écrirais plus rien jusqu’en juin… Et comme, évidemment, je suis née avec la science infuse et c’est quand même bien pratique, je n’aurais pas besoin de tout ça.
Qui a osé crier « au boulot, feignasse ! » ?
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D’eau et de sang.

C’était ma première garde en gynéco.
On m’en avait dit des horreurs, on m’avait averti de la désespérante futilité des motifs de consultation, du caractère répugnant des accouchements… La fleur au fusil, je me suis rendue à ma garde avec une excitation mêlée d’appréhension : « et si c’était vrai… ? »
Et je suis ressortie, 26 heures plus tard, sans avoir dormi ni pris de repas digne de ce nom, un sourire béat sur les lèvres.
Entre temps, j’avais fais mon premier examen gynéco, posé mon premier spéculum, vu des femmes jeunes, moins jeunes, enceintes ou non… j’avais suivi, voire collé les sages-femmes à la semelle pendant des heures, à tel point qu’elles m’ont laissé faire mes premiers gestes. (Oui, la sage-femme est un être particulier à l’hôpital, une sorte d’extra-terrestre mangeur d’externe qu’il convient de savoir apprivoiser si l’on veut pouvoir approcher une femme enceinte à moins de 10 mètres)
J’étais allée au bloc, et j’avais pu m’habiller pour une césarienne. Quand je dis « m’habiller », c’est le signe d’un grand privilège : celui d’être admis dans le cercle très privé des personnes en stérile, qui peuvent se pencher sur le champ et tripatouiller les outils !
Ma mission consistait à tenir l’aspiration, et éviter que tout soit inondé. Mais c’est tellement surprenant, ce geyser à l’incision de la poche des eaux … J’ai donc été baptisée de la blouse aux chaussures, de liquide amniotique et de sang. Et j’ai aspiré, tremblante mais moins que l’interne essayant de sortir ce gros bébé, puis le tenant par les pieds, victorieux. 4 kg 500 et des brouettes.
Fin de la précipitation : l’enfant va bien, il parait qu’il crie mais je suis trop sous le choc pour l’entendre : la mère perd des litres de sang et il parait que c’est normal. Je ne cesse d’aspirer pendant que l’interne recoud ; il tremble toujours lui aussi.
A la fin de l’intervention, je vois la mère sourire à son garçon, je suis en sueurs et mes jambes me font des blagues. Noir. Pause. « Non non, tout va bien, laissez moi juste quelques heures pour m’en remettre ! »
Et puis, une fois mes esprits recouvrés et la soirée passée, l’activité aux urgences s’est tassée, et j’ai pu aller de l’autre côté du rideau : « En Salle ». Avec le secret espoir de voir des accouchements, des vrais !
J’avais préparé mon petit discours à l’avance « Bonjour Madame, je suis étudiante en médecine, est-ce que vous me permettriez de rester dans la salle pour l’accouchement ? » Mais pour le premier, on m’a attrapée au vol dans un couloir, tirée dans une salle d’accouchement où régnait le foutoir le plus complet, la Madame poussait déjà, et en cinq minutes, montre en main, le gamin était sorti. Avait glissé dehors, même, tant les événements s’étaient précipités.
La maman est à bout de souffle, ruisselante de sueur et de larmes de joie, elle prend son bébé aussi collant qu’elle sur sa poitrine. Je trouve que j’ai beaucoup de chance de pouvoir assister à ce spectacle, je crois même que je verse une larme.
Oh, ça va, mon premier accouchement, quoi !
Ce premier bébé a signé le coup d’envoi pour la nuit, toutes les femmes de la maternité se sont mises à contracter à tour de rôle, et les accouchements se sont succédé sans interruption jusqu’au matin. Des beaux bébés, des bébés moches, des bébés bleus, des criards, des tout calmes, des doubles ou triple circulaire du cordon, des prématurés, des réanimés, des en bonne santé…
J’ai même pu tricher et suivre la pédiatre dans ses premiers soins aux nouveau-nés. J’étais aux anges. Les internes n’en revenaient pas de voir une externe courir partout dans la maternité au beau milieu de la nuit, moi je n’en revenais pas de voir tant de choses pour ma toute première garde.
Donc non, si l’on n’est pas trop impressionné par les diverses sécrétions corporelles, un accouchement n’est pas répugnant. Ce n’est peut-être pas seulement un moment magique ou beau, mais c’est la vie, et c’est un moment intense. Rien de moins.
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C’est l’été et (presque) les vacances…

Ce fut long mais nous en sommes arrivés à bout : après un mois et demi d’épreuves, le cru 2009 des examens s’est enfin achevé jeudi dernier par la meilleure matière : la pédiatrie ! Heureusement, parce qu’il en fallait du courage pour bosser encore au début du mois de juillet, alors que tout le monde se faisait déjà dorer la couenne sur la plage !
Vous comprendrez donc à la fois mon enthousiasme actuel et mon manque cruel d’inspiration pour ce billet, et je pensais ainsi vous décrire mon nouveau stage – tout ce qu’il y a de plus banal en réalité, mais quand on sort d’un service aussi fantastique que celui que je viens de quitter, on ne peut qu’être choqué !
Neuf heures, Madame la pH nous offre une visite touristique des locaux pittoresques de ce vieil hôpital : le secrétariat au 3e étage, puis une dizaine de marche, on traverse en troupeau désordonné le service d’hospitalisation avant de rentrer là où il y a marqué « bloc opératoire », monter encore un niveau, pour arriver en salle de staff. Qui fait vestiaire aussi, pour les externes et les internes.
Une fois assise, Madame la pH commence à insulter nos prédécesseurs, puis à insulter les auteurs des copies qu’elle venait de corriger, parce que « c’est pas étonnant, avec les bêtises qu’on lit, que vous soyez la lanterne rouge de l’internat ! ».
Le ton est donné. Vient ensuite le traditionnel descriptif de l’équipe : « Madame machin qui fait les consultations du lundi après-midi et du jeudi matin, Monsieur Bidule qui vous fera la visite du mercredi une semaine sur deux, Madame Unetelle… » Autant de noms qu’on note sagement dans son carnet à spirale, avec une orthographe toute approximative et aucune idée des personnes qui sont derrière.

Et en conclusion concernant l’organisation du stage, notre utilité n’a pas été dissimulée trop longtemps, Madame la pH nous a tristement ramenés à la réalité de notre condition d’externe : « Bon, vous vous arrangez comme vous voulez, vos collègues avaient l’habitude de partir très tôt, mais je veux qu’il y ait au moins un externe de 8h à midi et demi au cas où j’ai besoin qu’on m’apporte un dossier ! Ah, et pour les ECG, aussi…  »
Ah, et on sert à rien, à part ça ?
« Les patientes arrivent le soir, se font opérer le lendemain, alors vous faites une observation courte, mais bon, vous ne les examinez pas trop hein.. »
Bien, bien…

Lendemain, arrivée 8h pour le staff de chiiiruuurgiiie où l’on regarde les imageries (Oh le beau fibrôôôme, oh la jolie tumeuuuur !), fin à 8h42. Pause café jusqu’à 9h15. Bonjour à mes patientes (dont une en plein pansement, une autre à la toilette, une troisième au bloc…). Rangement des examens complémentaires. 9h30, Fini. Tristement fini, genre désœuvrée, genre petite chose inutile qui, si elle a des observations à rédiger un jour, sera bien gentille d’aller les faire ailleurs que dans le service, parce que ça dérange, ça prend de la place.

Deux solutions s’offrent donc à moi : soit je deviens aigrie comme mes prédécesseurs, et personne ne m’adressant la parole, je n’adresse la parole à personne non plus, je m’en vais à neuf heure dix en m’assurant que quelqu’un reste pour l’astreinte ECG et le boulot de coursier…. Soit j’essaye de dire bonjour aux infirmières avec le sourire, de leur poser des questions juste pour qu’elles s’aperçoivent de mon existence, de discuter avec mes patientes de leur moral en berne, de suivre les internes même si je les encombre dans leur visite…

Je sens que ça va être long, ce stage…

 

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Fiasco(s)

Il y a des jours comme ça.
On ne sait pas pourquoi, on ne l’a pas vu venir, ça nous est tombé sur le coin de la figure de bon matin : on a été nul. Nul, nul, nul, rien pour se rattraper, pas d’excuse envisageable, juste la recherche désespérée d’un bouton « replay » qui nous permettrait de rejouer la scène.
Staff du mardi. Levée en retard, arrivée comme une fleur avec mon café attrapé au passage.
Je sauvais les apparences autant que possible, attentive ou presque aux présentations de mes coexternes guère plus vaillants que moi.
Vint le tour de mon patient. Dossier sous la main, pochette-bleue/pochette-jaune en place, tout s’annonçait bien. Et au moment de prendre la parole, plus rien.
Le blanc, le vide intersidéral dans ma cervelle, les synapses en grève. C’est à peine si je me rappelais du prénom, alors l’histoire de la maladie, les chiffres du syndrome inflammatoire, les résultats des examens complémentaires, niet.
Silence embarrassant dans la salle de staff.
8 externes, 3 internes, 2 chefs de cliniques, 2 grands chefs, une puéricultrice, une aide soignante et la cadre, tout ce petit monde les yeux rivés sur moi, me mélangeant allègrement les pinceaux en essayant de rattraper le coup.
Un beau fiasco.
Oh, non, je ne me formalise pas, ce n’est pas le premier et certainement pas le dernier !
Mais ça faisait longtemps.
Le dernier en date : un beau jour de mai, à Paris. Il y a deux ans, je crois. J’avais été envoyée à une conférence de présidents d’université sur le thème de l’hôpital et la formation des étudiants en médecine.
Ils discutaient, ces costards grisonnants, dans un amphi usé, au dernier étage d’une fac pompeuse mais tombant en ruine, de la modernisation de notre formation. Ils me faisaient doucement rigoler, mais bon, j’étais missionnée pour représenter les étudiants en médecine de France, un peu de sérieux. D’ailleurs, je m’étais habillée pour l’occasion, pensant que le jean-basket serait trop trivial pour des présidents, avec une jupe et une petite veste parfaitement assortis aux locaux : prétentieux mais vieillot… de quoi me mettre mal à l’aise toute la journée ; une franche réussite.
A la pause-repas, tout n’était pas si mal engagé lorsqu’on nous a présenté les petits fours lilliputiens et les cafés taille dé à coudre. On se serait cru dans Alice au pays des merveilles, après la potion qui fait grandir. Mais alors que j’essayais de me ravitailler, un des présidents m’a accostée et tenue pour responsable du désastre humain de la première année de médecine. Selon lui, c’est parce que mon association s’y opposait que le concours de PCEM1 n’avait toujours pas été réformé, et je devais avoir sur la conscience tous ces pauvres étudiants désespérés après deux échecs. Il y a mis tellement de conviction qu’au bout d’une demi-heure je me suis retrouvée en pleurs dans les escaliers de secours, essayant de me redonner une contenance (et d’enlever ce mascara waterproof pas du tout waterproof qui m’avait dégouliné sur les joues. Essayez, c’est un plaisir).
A la reprise des débats, lorsque l’un d’eux s’est mis à fustiger cette fois nos épreuves classantes nationales, soutenant que son idée de régionaliser tout ça était la meilleure, et que si les étudiants ne s’y opposaient pas ce serait déjà fait, je me suis bien sentie obligée de répondre.
Micro à la main, une caméra braquée sur moi, et quarante bougres grisonnants se détestant tous entre eux me fusillant du regard. Même pas peur, je me suis levée, ai pris une grande inspiration… et tous mes beaux arguments se sont effacés un à un.
L’égalité des chances ? La mobilité des étudiants ? Rien de tout ça, juste un baratin soporifique avec mon indécrottable sourire accroché sur la figure.
De l’assurance, de l’énergie? Un peu de détermination face à ces vieux shnocks agressifs ? Pas du tout, une gélatine de gentillesse dégoulinant les gradins.
Remarquez, il n’y a rien de mal à être gentille… mais c’était quand même un beau fiasco.
J’ai revu la vidéo, j’en rigole encore…
C’est pas demain la veille que je ferai de grands discours avec la rhétorique et le charisme d’un Obama, c’est maintenant certain !
Prochain fiasco en prévision : la perte de mes moyens devant des parents paniqués et/ou exigeants et/ou agressifs lors de mes prochaines gardes aux urgences pédiatriques. Probabilité de survenue élevée, conditions favorisantes (faim, fatigue, stress…) ayant toutes les chances d’être remplies le jour J, il n’y a plus qu’à guetter l’instant et à observer l’artiste en action.
Précision complémentaire : le stéthoscope à l’envers, la poche de la blouse qui se vide de son contenu sur le sol, et la porte vitrée dans la figure ne comptent pas : c’est déjà fait !
Promis, je vous raconterai …
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Mardi matin chez les gamins

Matinée de visite. 9h.
La chef arrive, plus dynamique que moi après une douzaine de cafés, talons improbables aux pieds pour changer des traditionnelles baskets hello kitty, et faut pas qu’ça traine !
Chambre 40, Première chambre du service. Ce qui est très bête en passant, mais c’est comme la numérotation des dents qui ne commence pas par le 1, allez comprendre…
Lilou, huit mois, a une pyélonéphrite. Une infection du rein, qu’on traite par antibiotiques en intra-veineux, parce que le rein, c’est précieux. Et les antibiotiques, dans ce cas, c’est automatique. Lilou, elle, s’en fout. Quand d’autres sont au fond du lit après leur convulsion fébrile et leur 40 de fièvre, Lilou saute partout avec une CRP à 230 (petite protéine de l’inflammation. La normale est en dessous de 5…), allez comprendre, ça aussi !
A coté, Brandon, trois mois, vient pour déshydratation sur gastro-entérite aiguë. J’espère qu’il fera un procès à ses parents pour lui avoir collé un prénom pareil…
Chambre 41. C’est ma mienne, la petite fille dont je m’occupe. Un an et demi de bouclettes blondes, et presque la même bouille que moi à son âge. Sauf que le compagnon de sa mère l’a suffisamment amochée pour que deux jours après son entrée elle ait encore des bleus et des œdèmes qui lui déforment le visage. Elle babille à peine, et ne dit même pas maman. Sa mère d’ailleurs, 19 ans, est en garde à vue depuis hier. Elle a laissé comme souvenir une odeur de crasse et de misère. Son père ne sait pas qu’elle existe.
Je rentre dans cette chambre et je suis à la fois triste et en colère. A chaque fois. Pleine d’affection pour cette petite que je devrais pourtant ne regarder que comme une patiente et que je prends dans mes bras, avec laquelle je joue, à laquelle je m’attache. Comment garder la bonne distance dans ce cas ? Comment rester professionnel ?
Je retiens mon envie d’aller lui acheter des jouets, un doudou, des habits… c’est pas mon rôle qu’on m’a dit. Et dans deux jours elle sera partie.
Chambre 42. Grand écart. Une adolescente diabétique.
Je crois que les adolescentes et le diabète ne font pas bon ménage : 0,23 de glycémie, c’est quand même très très bas. Mais 4 grammes le lendemain c’est aussi très très haut… Casse-tête biologique et psychologique.
Mademoiselle est la seule à pouvoir y changer quelque chose, mais c’est aussi celle qui veut le moins. « On dirait que je ferme les yeux très fort, et quand je les ouvrirai je serais plus malade » Je suis sûre qu’il se passe quelque chose comme ça dans sa tête. En plus de la rengaine adolescente : « T’façon je fais ce que je veux, je me mets en danger si je veux, j’m’en fous, c’est ma vie à moi »
Équation insoluble.
Chambre 43. Un hébergement des chirurgiens. Pardon, des chiiiiiruuuurgiens. Qui passeront en grands seigneurs jeter un œil sur les radios et relâcher le gamin qui s’est cogné la tête en skate. Et s’en iront sauver d’autres vies avec une démarche chaloupée et une aura que le monde hospitalier leur envie.
Chambre 44. Une maladie métabolique hyper-rare que y’en a sans doute que trois en France. Amine, 4 ans, toutes ses dents et un foie plus gros que celui d’un alcoolique dans la force de l’âge, fait rire tout le monde dans le service, emploie les externes à tour de rôle pour tirer son pied à perfusion où il veut, et connait tous nos prénoms. Etrange rayon de soleil.
Chambre 45. 2 ans et demi et déjà un vrai tyran. Il fait faire à sa mère absolument tout ce qu’il veut, quand il veut, ce qui consiste principalement à cet âge à absorber de jour comme de nuit de bonnes quantité de sucre. Conséquence logique : des dents de lait couleur charbon, des caries plein la bouche, six ablations de dents et même implantation de fausses dents pour pouvoir manger jusqu’à la croissance des dents définitives. A deux ans et demi, oui oui.
Chambre 46. Isolement : Maïna a la rougeole. Et à 3 mois de vie, c’est particulièrement embêtant.
Pour mes lecteurs qui auraient lu les nombreuses sources qui critiquent les vaccins : on meurt encore de la rougeole. Selon le site de l’OMS, 197 000 décès liés à la rougeole dans le monde en 2007. Que l’on ne se croie plus protégé en France : depuis que le vaccin n’est plus obligatoire, c’est une maladie en forte recrudescence. Et non, vous ne voulez pas connaitre les complications à long terme notamment neurologiques de cette maladie.
Chambre 47. Des infections banales, des viroses de rien du tout : du repos pour le cerveau !
Chambre 48. Polyarthrite inflammatoire chez une jeune fille de 8 ans. Recherche étiologique approfondie. Fini la mi-sieste en milieu de visite, remuage de neurones en règle, sortie des tiroirs bien rangés (ou presque) dans nos petites têtes d’externes : pourquoi cette petite a-t-elle mal partout ? Je crois que ce sont les moments que la chef préfère, quand, après son examen complet, elle titille un peu ses externes et en profite pour dire aux enfants : « Tu es en quelle classe ? en CE2 ? Ben tu vois tous ces petits, eux ils sont en « CE2 de la médecine » ! Tu leur donnerais une bonne note toi ? »
Nous, on râme, on réfléchit, on se plante souvent, mais on profite du meilleur de l’hospitalo-universitaire : pouvoir mettre un visage et un prénom sur chaque raisonnement que l’on devra refaire plus tard. Du grand art.
Chambre 49. Une maladie génétique compliquée. Petit garçon souriant. Parents cortiqués, qui tiennent le coup (ou font bien semblant ?). Je les admire, ceux-là. Ne pas baisser les bras, tenir le coup, prêt à se battre, pour un petit gars qui sera toute sa vie tellement différent des autres enfants… Je sais qu’ils n’ont pas eu le choix, mais chapeau bas, quand même.
Chambre 50. Le p’tit Louis est mon 2e patient « attitré », il est là depuis mon arrivée. Expliquez-moi donc comment l’on fait pour ne pas s’attacher quand on voit le même bout de chou tous les matins entre ses 3 et 6 mois, qu’on dessine sa courbe de croissance toutes les semaines, qu’on suit le fil de ses séjours en réa et les espoirs de retour à domicile. Moi je ne sais pas…
Chambre 51. Retard staturo-pondéral d’origine psychologique chez un garçon de un an. On a éliminé tout le reste. Trouble du lien mère enfant, dynamique familiale complexe. Après une prise en charge intensive avec suivi psychologique, social, signalement et éducateurs à la maison, l’enfant reprend du poids et recommence à grandir. Passionnant.
Chambre 52. Encore un peu de pédopsy : la grande Marine, 14 ans (en parait 19 avec maquillage, string, piercing, petit brillant sur la dent) désespère sa maman. Elle a avalé une boite de Lexomil dans le week-end et a retourné tout le service quand on lui a annoncé notre décision de la garder. Oh, pas pour longtemps, juste pour poser un peu les choses et organiser le suivi à domicile.
Je suis restée avec elle pour essayer de parler, échappant du même coup à la fin de la visite (encore 5 patients, c’est bien trop long). Moi qui me croyais si forte, au moins dans ce domaine, je dois vous avouer : avec Marine, je mérite un zéro pointé. Je me serais laissé manipuler, embobiner, elle m’aurait bien eu. Je ne l’aurais pas gardé à l’hôpital, je l’aurais renvoyé chez elle bousiller ce qui lui restait de chance pour plus tard, sécher allègrement les cours et faire tourner sa mère en bourrique. Saletés d’ados !
Note pour plus tard : ne plus se faire avoir par les sales gosses, ça ne leur rend pas service.
Seconde note pour plus tard : la pédiatrie, c’est vaste, mais qu’est-ce que c’est bien !
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Meet Zoé

J’ai rencontré Zoé en un matin comme tant d’autres, où l’on se disputait les entrées entre externes pour savoir qui de nous pourrait avoir un patient de plus. Ce matin là, j’ai gagné, j’ai pu avoir « la drépanocytaire » ! Pauvre Zoé, à quoi l’on te réduit.
Mais bon, c’était le jeu, chacun son tour, cette fois c’était moi la privilégiée.
Je suis rentrée dans ta chambre, tu étais toute seule. Comme une toute petite fille de 4 ans qui luttait à chaque expiration : « hhen, hhen, hhen ». 60 fois par minute. Seule.
Je me suis présentée, j’ai montré mon stétho, fais « Allo zoé » pour écouter le cœur et les poumons, puis je te l’ai passé. Mis les embouts sur tes petites oreilles chocolat pour essayer de t’apprivoiser, mais tu avais le regard fuyant. L’angoisse ? La douleur ? Un peu des deux ? Inquiétant.
Une drépanocytose, quand c’est en crise, ça fait mal. Horriblement mal. Moi j’en sais rien, vous allez me dire, mais tous les témoignages sont unanimes. Et ma foi, on en fait tellement tout un plat de la douleur chez l’enfant que je pensais bêtement que ce ne serait pas la peine d’en rajouter une couche. Et bien si. Les infirmières, si gentilles soient-elles, ont réussi à nous sortir : « Mais tu crois pas qu’elle simule, un peu ? non parce que quand on l’observe de dehors, elle respire sans bruit, et dès qu’on entre, c’est « hhen, hhen, hhen »… »
On l’a mise sous morphine. Elle s’est arrêté de faire ce bruit, même en notre présence.
C’est une peur dingue qui saisit les soignants dès qu’on parle de calmer la douleur et de morphine. La peur bien ancrée non pas de droguer, non, ça on le fait sans scrupule en psychiatrie avec les benzo et autres neuroleptiques, mais de se faire manipuler, d’être utilisé à des fins non désirés. « To be used« . Ça, le soignant s’en méfie tellement, qu’il soupçonne même une gamine de 4 ans drépanocytaire au bord du syndrome thoracique aigu. Chapeau bas les amis.
Mon explication à moi, peut-être idiote mais jusque là non démontée, c’est qu’elle avait bien compris qu’on pouvait faire quelque chose pour elle, la Zoé, et que c’était son seul outil de communication.
Mais les infirmières n’étaient pas les seules à ne pas avoir tout saisi.
J’ai rencontré la maman de Zoé le lendemain. Grande noire, très belle, minée d’angoisse et pourtant… comme absente. Physiquement là, mais jamais disponible psychiquement. Toujours au téléphone, en train de dormir ou dans la salle de bain pendant la visite, les soins infirmiers…
J’ai bien mis une semaine avant de pouvoir lui demander ce qu’elle avait compris de la maladie de sa petite fille. Il s’est avéré que pas grand chose. Il s’est avéré qu’elle aussi pensait à un caprice ou du cinéma, quand Zoé respirait mal, ou prenait le téléphone pour faire « allo docteur ». Que c’était pas grave, quand elle avait les yeux qui viraient au jaune.
Une maman pas présente, ça déstabilise les équipes. Ce que l’on ne comprend pas fait peur, et une maman qui ne se soucie pas de sa gamine sous oxygène, ça dérange. Et puis on a finit pas apprendre qu’elle était, en plus, embrigadée dans une secte, et je crois que plus personne dans le service n’a voulu l’aborder.
Alors, petite externe que je suis, j’ai pris mon empathie à deux mains et je suis allée la voir. J’ai attendu qu’elle ait fini ses coups de fils, ses distractions en tous genres pour la prendre entre quatre yeux. Je lui ai dessiné la drépanocytose : les globules rouges en forme de faucille qui se coincent dans les vaisseaux du ventre, et la rate trop occupée à détruire ces globules rouges pour combattre les méchants microbes. Je l’ai fait rire avec mes gribouillages approximatifs et on a amorcé ce qui semblerait être ce que nos chers professeurs appellent pompeusement une « relation médecin-malade ». Une relation atypique entre une apprentie médecin et une maman de malade pas comme les autres.
Tout le temps de leur présence dans le service, j’ai continué d’apprivoiser Zoé et sa maman. Essayé d’apprendre à l’une à écouter sa fille. Et de permettre à l’autre de retrouver le sourire malgré les bips du scope et tous ces fils qui la tenaient prisonnière. Jour après jour, sans me voiler la face : pour Zoé je n’était pas grand chose de plus que la fille avec Winnie  l’ourson sur son badge. Et pour cette maman, j’avais beau donner de mon temps, user de toute ma psychologie et de ma bonne volonté, je savais bien qu’elle me racontait des salades quand même. Évidemment qu’elle savait ce que c’était, la PMI ! Évidemment on avait déjà dû lui dire de nombreuses foi combien c’était important d’aller y voir la psychologue, et le suivi à long terme, et tous ces détails qu’elle semblait découvrir.
Non, je n’était pas dupe, c’est ça le travail en équipe, c’est comme ça que ça marche à l’hôpital, mais comment faire. Lui dire « Arrêtez de me prendre pour une nouille, la pédopsy du service est venu vous voir il y a une heure ?! ». Ou écouter, répéter, et tant pis si je suis un peu utilisée. Si ça peut la rassurer et maintenir le fil de la relation, je prends le risque.
Quand Zoé est partie, se tenant sur ses jambes minuscules, sa maman m’a dit, d’un ton sincère : « Vous allez nous manquer ».
Rien que ces quelques mots, que j’ai été utilisée ou pas, que ce soit du faux, du vrai, ou un peu des deux mélangés, ça donne de la force pour passer au patient suivant.
Et prendre de nouveau son empathie à deux mains la prochaine fois…
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Capotes and co

Le discours Papal aura fait couler beaucoup de salive et beaucoup d’encre, et la communauté médicale n’a pu rester indifférente, cela va de soi.
Si comme moi vous n’avez rien suivi de cette histoire, mais vous tenez quand même à vous tenir au courant, permettez-moi de vous recommander quelques lectures instructives qui non seulement vous remettront en contact avec l’actualité, mais en plus vous chatouilleront quelques neurones. Un plaisir à ne pas bouder.
Nous avons donc d’un côté les médecins de la Toile, Dr Coq en tête, se sentant plus que concerné par le problème médical d’un discrédit jeté sur le préservatif :
« Nous devions déjà tenter de pratiquer la médecine malgré la presse grand public, la télévision ou Internet, nous devons désormais faire avec les frasques fracassantes du Benito très étroit » La suite de ce brûlot : « La Peste Pourpre » (rien que ça) à lire tant pour le fond que pour la forme (et le dessin de Jak, bien sûr) !
De l’autre, la plume habile d’un défenseur de l’information non biaisée, détracteur des idées reçues et de la bonne conscience à moindre coût, j’ai nommé Koztoujours (tu m’intéresses…) et son article passionnant : « Les capotes sont cuites » à lire d’urgence également.
Si au terme de ces lectures vous en arrivez à ma conclusion que la prévention, indispensable, ne passera pas par la distribution de messages médiatiques quels qu’ils soient mais bien par la prise en compte des personnes, à l’échelle individuelle et communautaire, je vous invite à lire cet article, une expérience pleine d’espoir auprès des jeunes d’aujourd’hui : « ABC de la prévention ».
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Une Hercule à bouclettes

Les équipes paramédicales des différents services que j’ai fréquentés avaient toutes un point commun, une entité à part entière, redoutable et redoutée : une Patricia.
Patricia est infirmière. Patricia te regarde de haut, toi petit externe de bonne volonté qui lui a dit bonjour sans mesurer la prise de risque. Alors que les élèves te renvoient un salut souriant, les diplômées te lancent un bonjour pressé mais néanmoins sympathique, les ASH un bonjour en coin en regardant si tu marches bien du bon côté du couloir et surtout pas (malheureuse) dans le mouillé… Patricia n’ouvre pas la bouche. C’est que tu comprends, elle bosse beaucoup, et elle tient à ce que ça se sache.
Par contre, si tu demandes naïvement du sparadrap pour le pansement du patient que tu viens de piquer pour un gaz du sang, et qui t’attend en appuyant sur son artère comme il peut, elle en profite pour te faire la leçon.
C’est indéniable, Patricia SAIT. Tu peux t’en rendre compte même sans écouter les paroles, rien qu’à la douce mélodie de ses reproches exaspérés : « Mais t’as déjà fait des gaz du sang ??!! Parce que tu dois savoir, c’est une artère. Alors, les artères, et bien tu vois, ça saigne, donc il faut faire un pansement compressif, oublie tout de suite ton petit sparadrap de merde!« 
Elle me tend une bande de trois mètres d’élastoplaste, deux paquets de dix compresses, un pot de Bétadine alcoolique, tout en me posant des questions : « Et c’est quoi le risque quand on pique dans une artère ? D’y mettre des germes, faut un désinfectant fort » ou encore « Et qu’est-ce qu’il ne faut jamais oublier avant d’emporter son gaz du sang au labo ? De prendre la température du patient! ».
Tu étais parti prendre un bout de sparadrap en vitesse, toute contente d’avoir réussi à trouver l’artère du premier coup. Le patient te voit revenir encombrée de compresses, Bétadine jaune, orange et rouge, bande élastique et thermomètre, bougonnant parce qu’on vient de te faire la leçon comme à une malpropre.
C’est la faute à Patricia.
Mais faudra s’y faire, elle est comme ça, tout le monde le sait.
Si je veux prendre un café et qu’il n’y a plus de gobelet, j’ai toujours une âme charitable dans l’équipe qui me prévient : « Malheureuse, repose ça tout de suite : c’est La tasse de Patricia ». Ouf, j’ai échappé au pire.
Ce sont les mêmes qui sévissent aux Urgences. Le nouvel externe perdu arrive très vite à la repérer : celle qui lui demande en guise de bienvenue de faire un ECG immédiatement à la 3, la 5 et la 12 est bien souvent une Patricia. Si elle a en plus une coupe au carré, le regard fermé, et qu’elle jette un œil à la montre autour des pressions de sa blouse en soupirant, les chances augmentent grandement.
Nous avons donc Patricia qui bosse, qui râle, qui donne des leçons : il faut savoir qu’elle a une raison. Eh oui, car voyez-vous, Patricia se Forme. Perfectionniste et Professionnelle, elle va de formations en compétences z’et qualifications, z’et réunions administrativo-inutiles sur la marque des nouvelles poches de G5% comme l’Hôpital sait si bien en produire.

C’est que l’Hydre a bon fond. Tout, tout au fond. Enfin, on ne sait pas vraiment, mais par philanthropisme on suppose, et on supporte (enfin, on essaie) les sautes d’humeur des Patricias. Un jour, quand je serais interne et que je passerai six mois dans les services, j’essaierai d’en amadouer une, pour voir… Je vous raconterai si j’y survis !

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La bonne nouvelle du jour…

La médecine, c’est pas facile.
La bonne blague, me direz-vous, comme si c’était nouveau !

Mais je me répète : la médecine, tout ce que j’entrevois à mon petit niveau, c’est à dire mes 345 items de l’internat, avec quelques numéros bis et quelques items « dix en un », c’est très compliqué.
Ce qu’on nous apprend est jalonné de grandes vérités, aussi vraies que rares, auxquelles on s’accroche comme on peut. Le reste peut toujours changer.
« Fumer, c’est mal ». Ok, ça, j’enregistre.
Je me fais des petites cases, avec toutes les maladies que ça peut causer, toutes les méthodes pour les diagnostiquer, les examens complémentaires, et puis comment les soigner, enfin !
Parce que reconnaitre les maladies, c’est bien, agir un peu, c’est mieux.

C’est ici que ça se corse.
La sémiologie, les signes des maladies, l’examen clinique, même les signes de gravité, tout ça n’a pas tellement changé au fil des ans. Mais quand il s’agit de la prise en charge, on nous inculque les grands principes des traitements, en nous précisant que tout peut être différent dans dix ans, mais que pour l’instant c’est comme ça.
Et « ça« , nous revoie à des « conférences de consensus« , et des « recommandations« .
Des mots barbares qu’on nous aura préalablement appris dans un item à part, dans le « module 1 », à côté de l’éthique médicale et de l’information du patient. Autant vous dire que cet item est pavé de bonnes intentions, de vérités inattaquables, de gentilles utopies comme l’annonce parfaite du diagnostic d’un cancer ou la Relation médecin-malade idéale.
Et j’apprends récemment que tout ça, c’est un mythe ! Tout ce que j’essaie d’ingurgiter à grands coup de cas clinique, toutes les pages que j’imprime à grands frais, même l’espace « préparation du concours » de la Haute Autorité de Santé (HAS) dédié aux étudiants, ce n’est finalement qu’une jolie vitrine.
Une vitrine avec des molécules derrière et des labos pharmaceutiques qui payent à prix d’or le fait qu’on nous les enseigne au berceau. « Vous reprendrez bien un biberon de SuperSartan, Mademoiselle ? » « ou un peu de Formamamie ? »
Madame Plumalade® nous aguiche avec ses stéthos jaunes bonbons et Monsieur « Nous, c’est la santé! (Pas les autres) » s’affiche en pages de pub sur nos bouquins de cours.
Et dans un espace que tous pensaient préservé (les recommandations de la Haute Autorité de Santé, pensez-vous…), un oiseau est allé y balader ses plumes, et il nous revient avec de bien mauvaises nouvelles : « Ne vous fiez à personne, ils sont tous corrompus ». Rien que ça. Damned. [Le lien direct sur le site du Formindep : ici]
Un Spider Jerusalem de la santé, qui nous crierait, sarcastique : « Si quiconque dans ce monde de merde en avait quoi que ce soit à carrer de la vérité, tout ça n’arriverait pas ».
Et je fais comment moi maintenant ?
J’apprends quels tableaux, je suis quels arbres décisionnels, je retiens quelles pilules ?
Heureusement, dans cet enfer grouillant de pots de vin, le gouvernement a trouvé ce qui fera notre Salut, la rédemption de nos âmes : La Lecture Critique d’Article.
De quoi analyser critiquement, donc, chaque nouvelle « vérité » financée par les labos, chaque nouvelle parution dans nos revues médicales. Parce qu’on ne peut se fier qu’à soi-même, en somme.
Pour ma génération (qui s’est battue pour ne pas avoir cette épreuve au concours, arguant du fait qu’elle n’était pas discriminante, que son enseignement était trop inégal, que son intérêt était surtout pour le troisième cycle…) c’est d’un cynisme certain.
Paraitrait qu’il y aurait une revue qui sortirait du lot, qui ferait ce travail. Paraitrait qu’il y aurait des gens encore en France qui se préoccupent de la fiabilité des informations médicales et même qu’on pourrait leur faire confiance. Mais il paraitrait aussi que les lecteurs de cette revue (illisible, non ?) finissent par être des fanatiques inconsidérés qui ne jurent plus que par Elle et voient des laboratoires démoniaques à chaque coin d’ordonnancier…
Avouez, il y a de quoi de sentir un peu perdu.
P.S: Désolé chère dresseuse d’ours à couette, je viens de voir que nous avons le même sujet du jour, c’était pas fait exprès !
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Petits services entre amis

Juste avant de vous parler des infirmières charmantes de mon service (Ce début de phrase est sponsorisé par Google®), laissez-moi vous raconter ma rencontre avec un interne non moins sympathique : L’Interne de Gastro du Service d’à côté.
Avec des Majuscules. Partout.
Il a donc débarqué un jour dans la salle des externes. Petit, le cheveu hirsute, l’air prépubère mais le regard hautain, visiblement contrarié de m’y trouver seule. C’était bien réciproque puisque j’étais en train de faire mon observation.
Quand je dis « mon observation », c’est tout un rituel complexe qui est sous-entendu : je viens d’aller examiner mon patient, de lui poser un tas de question, j’ai écrit les réponses au brouillon sur mon carnet, fait mon examen complet, le cœur, puis les poumons, puis les jambes, puis le ventre – mince il venait pour quoi déjà ? – et gardé tout ça dans ma ptite tête jusqu’à la salle des externes.
Là, avec l’enthousiasme de ceux qui se sentent investis d’une mission, je sors mon stylo à la plus belle écriture et avec application je consigne tout ce que je viens d’apprendre au propre sur le dossier. En tirant la langue sur le côté quand je souligne mes titres et mes sous-titres. Je n’encadre pas encore en quatre couleurs (je réserve ça à mes fiches qui sont assurément les plus belles fiches d’internat du monde), mais vous aurez compris : FAUT PAS venir me faire chier quand je rédige mon observation. Non, faut pas.
Mais il n’a pas dû comprendre, puisqu’il ne me regardait pas. Même quand il s’est mis à me parler, de toute façon, jamais ses yeux n’ont pu s’arrêter de fuir dans toutes les directions. C’est assez déstabilisant, et ajoutons à ça une fâcheuse propention à me prendre pour une incapable majeure, j’ai passé un moment pour le moins désagréable :
– Lui : Ouiheu, donc je suis l’Interne de Gastro, heu, je venais voir Mon patient hébergé chez vous… Heuuuu, tu as déjà entendu parler de l’encéphalopathie hépatique ?
– Moi, levant la tête : Oui oui
– Lui : Parce que c’est un cas tout à fait intéressant, heu, si tu veux voir la sémiologie bien sûr… tu as déjà bossé la cirrhose un peu ?
Rappel : je suis en cinquième année, plutôt près de la fin que du début, avec le concours de l’internat dans un an et des maigres brouettes. J’ai déjà trainé ma blouse dans un service de gastro, un service de « chir dig » et un service de réanimation digestive. Alors oui, j’ai un peu bossé la cirrhose, assez en tout cas pour en avoir vu la sémiologie, merci.
– « Oui », je réponds.
– Non, parce que si tu veux, il faudrait lui faire un MMS, tu sais ce que c’est ? [NDLR : je suis passée en gériatrie ou ce petit test était L’Activité systématique du service] et je me suis dit dans mon infinie bonté que ça pourrait être formateur pour toi. Bon, sinon, Mes externes viendront le faire… mais si tu veux voir les signes cliniques, c’est tout à fait instructif.
Quel grand seigneur. On ne m’avait jamais demandé un MMS en prenant autant de pincettes. Je crois qu’on ne m’avait jamais prise pour une ignare à ce point non plus, d’ailleurs.
Mais il s’est dirigé vers la porte, et pleine d’espoir de le voir quitter les lieux rapidement, j’ai pris des initiatives inconsidérées :
– « D’accord, d’accord », j’ai dis, naïvement. « Si je veux voir une circulation collatérale, j’irais le voir ».
Erreur !
Il a ouvert grand ses yeux hyperactifs : « Ah mais non ! Ça c’est un signe d’HYPERTENSION PORTALE ! Moi je te parlais de l’insuffisance hépato-cellulaire! [Pour les nons-médecins, ce sont deux conséquences d’une cirrhose, qui donnent chacunes des signes particuliers] Faut pas confondre, faut être systématique, faut te faire des cases bien strictes, hein, faut pas tout mélanger, tu verras quand tu bosseras l’internat! »
Bien sûr…
C’est vrai que statistiquement, un patient en décompensation d’une cirrhose, il a tendance à n’avoir que les signes d’insuffisance hépatique. EXCLUSIVEMENT. La veine porte, elle s’en tamponne le globule rouge que le foie soit tout pourri, c’est bien connu.
Je ne suis pas allé voir son patient, je ne lui ai pas fait son MMS. Désolé, mes collègues externes, désolé, monsieur-avec-la-cirrhose qui aurait peut-être bien aimé qu’on s’occupe un peu plus de lui aujourd’hui.
J’ai fini mon observation avec une méticulosité proche de l’acharnement, et je suis rentrée chez moi au son des métalleux norvégiens aux grosses guitares et au batteur-poulpe tueurs de petits enfants.
Fallait pas m’embêter.
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