Openblueeyes

En coucher de soleil

Publicités
Il y a un an tout pile, j’étais en train de m’accrocher à mes voisins, assise à l’arrière d’un pick-up hors d’âge qui nous faisait faire des bonds mémorables, quelque part sur la route de Bafoussam, dans des montagnes d’Afrique centrale.
On était parti en « campagne de santé ». Il y avait des étudiants en médecine du pays, originaires de la région. Il y avait quelques jeunes déjà-médecins, camerounais aussi. Il y avait ma copine Emma, canadienne étudiante à Londres, rencontrée à Yaoundé, encore plus blanche que moi et bourrée de tâches de rousseur. En tout, on devait être une bonne soixantaine.
On était arrivé la veille, en pleine nuit, dans une maison immense au milieu de nulle part, sans eau ni électricité. On s’était réparti les chambres et distribué les matelas, les garçons étaient allés tirer de l’eau au puits, j’avais enfilé mes deux pauvres pulls d’été l’un sur l’autre et j’avais quand même super froid, moi qui croyais qu’il faisait toujours chaud sur ce continent, quelle idiote.
Le premier jour, on s’est réparti en trois groupes. Les deux premiers avaient les vrais camions, nous on s’est serré à l’arrière du pick-up avec nos cartons de matériel et de médicaments, direction un « hôpital » local.
Faut voir ce qu’ils appellent hôpital.
Y’en a, avec des services et des patients. Là, c’était pas vraiment le cas.
On est arrivé devant un grand bâtiment avec une inscription pompeuse au dessus, quasiment vide. Quelques lits en féraille déglinguée pour quelques ombres faméliques. Pas de médecin. Une file de gens attendant sa consultation.
On a trouvé des bancs pour asseoir tout ce monde et le plus vieux d’entre nous, un des rares déjà médecin, a fait un petit discours de présentation. Il parlait fort, lentement, répétait beaucoup et se faisait traduire dans le dialecte local. Puis chacun de nous a décliné d’où il venait. Ici, c’est la région du « Ndé », en pays Bamiléké. « Noblesse, Dignité, Élégance » disent les jeunes pour frimer.
C’était long. Mais tout prend toujours beaucoup de temps ici, je n’essaie plus de lutter. Comme ça j’ai eu tout le temps pour essayer de réajuster mon foulard sur la tête. C’était ma nouvelle lubie : sachant que j’étais trop blonde pour passer inaperçue, j’avais entrepris d’essayer de me coller un foulard sur le crâne. J’avais vu des blanches comme ça à Yaoundé, c’était une bonne idée. Mais visiblement, il m’aurait fallu un peu plus de dextérité.
Ensuite, on a ouvert des salles, dépoussiéré de quoi se faire un bureau, trouvé deux chaises et une autre table pour examiner un patient allongé, si on avait vraiment besoin.
On a commencé à les voir. Des problème de dos, de brûlure d’estomac, de diabète, de surpoids et de tension. De probables séquelles d’AVC. De l’insuffisance veineuse. Des trucs comme chez nous mais racontés et soignés avec beaucoup de mots, de gestes, d’accent et de conviction. Quelques médicaments qu’on avait apportés avec la campagne de santé : aspirine, IPP, de rares antibiotiques et des antipalu.
Avant la consultation, les plus jeunes étudiants prenaient la tension, la température, le poids, la glycémie. On avait des kits pour faire des frottis et des tests de dépistage rapide du VIH. Un bon équipement finalement.
Je leur avais demandé de m’envoyer tous les enfants qu’ils verraient. Il n’y avait pas de pédiatre parmi les consultants, je m’étais dit que je serais plus à l’aise qu’avec les mamies aux facteurs de risque cardio-vasculaire.
Et toute la journée, pas un seul enfant. Je ne sais pas où ils les avaient planqués. Pas un bébé amené pour fièvre qui dormait avec une moustiquaire trouée ou sans rien du tout. Pas un petit anémique ou un petit convulseur comme on en voyait à la pelle aux urgences pédia à Yaoundé. Que des adultes… j’étais trop déçue.
A la dernière consultation, une jeune fille est arrivée. Vingt ans ? Moins ? Jolie. Visiblement préoccupée par ses problèmes de dos, ou d’estomac, ou de mal de tête, je ne sais plus. Avec un gosse sur la hanche, tenu dans son grand tissu. 8-9 mois, à vue de nez.
Qui regardait bizarrement.
J’ai un souci avec les enfants, je me sens obligée de capter leur regard et de leur sourire ou de leur faire des grimaces et de discuter plus avec eux qu’avec leurs parents. C’est pas très professionnel dans le contexte. Puis bon, c’est gênant passé un certain âge, quoi. Ca fait rire les parents, mais sortie de l’hôpital, dans le métro, au restaurant, je dois probablement passer pour une débile légère. Heureusement que je fais ce boulot, ça me donne une bonne excuse.
Donc là, évidemment, je regarde plus le gosse que la mère.
Il a définitivement un problème.
Vous voyez un coucher de soleil sur la mer ? Le cercle parfait que fait le soleil qui descend doucement sur l’eau. Ca doit être l’expression la plus imagée de l’histoire de la médecine, le « regard en coucher de soleil ».
Pourtant il y en a, des expressions imagées en médecine. Du signe du glaçon en veux-tu en voilà, de l’érythème en ailes de papillon ou en carte de géographie, de la fracture en motte de beurre ou de la cellule en bague à chaton… Aucune n’était aussi parlante et effrayante que ces deux yeux-là.
Toujours de mon côté de la table, toujours sans rien dire, mon stylo à la main et mon bloc d’ordonnance à côté, je cherche les autres signes du cortège. Ok, ils sont tous là : la fontanelle bombée à craquer et les os du haut du crâne qui doivent commencer à se trouver à l’étroit. Ah, et puis il trémule des quatre membres aussi. Chouette.
Un magnifique tableau d’hypertension intra-crânienne comme dans les livres. De la sémiologie sur un plateau.
Je tremble et je cherche mes mots. Je ne sais pas quoi faire. J’essaie de demander : « Depuis combien de temps ? Comment ça « quoi » ? Depuis quand il est comme ça ? Oui, le petit ! Ah non il va pas bien non. Vous voyez, là, il ne répond pas, là. Eeeeh non. Et c’est grave. Ah oui, je vous promets. Non, je ne suis pas en train de vous mentir, son cerveau souffre, là ! »
Le médecin qui consulte à côté de moi vient à ma rescousse. On a un ami en commun, neurochirurgien à Douala, on va l’envoyer là bas. On essaie de l’appeler. Il me décourage d’emblée : « Oui, tu peux leur dire de venir, mais dis leur que l’opération c’est cher ! S’ils ne viennent pas avec l’argent, on ne pourra rien faire. Et non, je sais bien qu’ils ne viendront pas. Mais dis leur, oui, si tu veux. »
On leur a fait un joli mot, à la maman et au bébé. On les a un peu mis dehors après, en leur disant de se dépêcher, que les problèmes de dos/d’estomac/de maux de tête de la maman attendraient la prochaine fois. Je les ai regardé partir, de ce pas nonchalant de l’Afrique, avec son pagne magnifique et son gamin sur la hanche.
Depuis combien de temps ? A cause de quoi ? Une séquelle de méningite ? Une malformation congénitale ? Un bébé secoué ? Est-ce qu’il pourra récupérer ? Non, je sais bien que non, à quoi ça sert de se faire des films.
Est ce que c’est possible d’être aussi inutile ?
Le soir, en revenant dans la maison du groupe, on avait l’électricité, un peu d’eau, beaucoup à manger et même quelques bouteilles à se partager. De la musique.
Il y a des gens qui ne comprennent pas pourquoi les médecins font autant la fête. Il faudra leur dire : danser, ça aide à oublier.
Ce soir là, j’ai beaucoup dansé.
Publicités