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Internat, Semestre 2 : le retour !

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Hier je suis allée retrouver mes copains D4, pour les serrer dans mes bras à défaut de faire la fête avec eux : le concours dont je vous parlais l’année dernière (ici) n’est pas terminé pour eux après 3 jours d’épreuves, la lecture critique d’article ayant été annulée à deux reprises.
Moi et mes antécédents syndicalistes, on était scandalisés. Préparer un concours de cette importance et ne pas pouvoir se concentrer deux secondes pour faire les choses correctement, à deux reprises, c’est complètement surréaliste.
Chez mes copains D4, il y avait trois types de réactions possibles :
– Catastrophés, ceux qui répétaient en boucle que c’est une honte, que ça n’est jamais arrivé à personne, que c’est horrible d’avoir son avenir suspendu à un communiqué du ministère, qu’ils n’en peuvent plus…
Ceux là je les comprends trop bien et pas mal des 8 000 étudiants sortis ce jour là doivent leur ressembler…
       – Positifs, ceux qui y voyaient l’occasion de faire la fête deux fois !
Un tel optimisme inspire le respect (même si au final il est question de boire deux fois plus), non ?
       – Et les derniers, qui devaient déjà penser à leur vie d’interne et me disaient : « Là c’est plus possible, il faut absolument changer ce premier article sur ton blog ! C’est beaucoup, beaucoup trop déprimant ! »
Ok… je m’y attendais pas à celle-là, mais ok.
Pour vous, mes copains bientôt-ex-D4-déjà-futurs-internes, un autre aperçu de la vie après les ECN :
Je suis arrivée dans mon nouveau stage en mai, pas du tout préparée à ce que j’allais trouver. Résumons : dans les années précédentes, j’avais :
Travaillé comme une débile à faire les plus belles fiches du monde pour préparer un concours idiot,
– Passé deux mois dans un monde à part, au milieu de l’Afriquie, à essayer de soigner des petits nenfants du boudumonde,
– Stressé pendant un mois pour mes choix de poste d’interne, changeant dix fois par jour ma ville sur les logiciels dédiés, et hésitant encore le matin du choix.
– Stressé encore pour mon début de vie d’interne,
– Pleuré pendant six mois à cause d’un stage tout pourri où j’ai sérieusement envisagé de repasser les ECN (ce que je n’ai finalement pas fait, bien m’en a pris) ou faire autre chose de ma vie.
Le jour où on m’a attribué mon nouveau lieu de stage, j’ai pleuré aussi. (Oui, c’était une période où j’étais pas vraiment étanche. Non, je n’étais pas enceinte et bourrée d’hormones !) Je ne voulais pas aller là. C’était pas prévu. J’avais ma petite maquette en tête, avec la liste de tous les stages où je voulais passer pendant les 4 ans de mon internat, ce qui fait 8 semestres et c’est déjà super court comme ça, ce nouveau service n’en faisait pas du tout partie.
Et finalement, je suis allée de bonnes surprises en bonnes surprises.
Lundi matin, 2 mai. Amas de blouses blanches dans le couloir.
Mais… mais qu’est-ce que vous faites ? Une visite ?? Avec des médecins qui regardent les dossiers et nos observations ? Qui EXAMINENT les enfants ?? Qui prennent le temps de discuter avec les parents ??? Qui disent à des petits externes tout mignons ce qu’ils attendent d’eux ? Et même qui connaissent les infirmières par leur prénom et leur parlent ?!
MAIS CA EXISTE POUR DE VRAI ?
Je rêve, c’est bien ça ?
Comparatif :
Le 2 novembre dernier : accueil par un looong speech du grand chef indien sur l’organisation, les rapports avec les gens et les structures, et comment nous n’allions pas être mêlés à certains conflits internes. (Bien sûr)
Évidemment, pas l’ombre d’une visite.
Nouveau service, mardi après-midi. Thibaut, 6 ans et plus toutes ses dents, casquette « Cars » vissée sur le crâne, nous est arrivé tout sourire, … et avec une suspicion de diagnostic affreux d’un cancer métastatique. On a regardé le scanner avec un médecin du service, poussant des hauts cris à base de « Non mais tu as vu ces nodules ? » et « Il faut absolument aller voir les chirurgiens de suite ! ». On est allé dans la foulée voir les chirurgiens pour leur demander de relire les images avec nous et de prévoir rapidement la pose d’une voie centrale, avant de retourner ensemble parler à l’enfant et à ses parents.  D’une seule traite. Deux heures après, c’était géré, cadré, et j’avais appris à la fois à diagnostiquer un néphroblastome et à prévoir son traitement.
Comparatif :
6 mois avant, je suis seule dans le service. Avec mon petit chariot-à-dossiers et de grands zessternes mollement accoudés dessus, le nez collé à leur portable, l’initiative d’une huitre au soleil, sur lesquels je n’ai pas une once de début d’autorité.
Pas beaucoup de patients à voir, mais en premier semestre ça prend du temps, j’aime faire les choses bien. Et souvent je ne sais pas encore répondre aux questions des parents, surtout à leur « Est-ce que c’est grave docteur ? » et autre « Quand est-ce qu’on va pouvoir sortir ? », ou mieux « Vous pouvez me réexpliquer ce qu’il a dit le médecin hier, j’ai pas compris, il parlait trop vite/pas assez fort/avec des mots chinois dedans ?». A la fin du stage, je brodais, j’inventais, j’approximativais. Rassurer un parent ? Maintenant je peux le faire sur n’importe quel sujet : suffit d’avoir un peu d’aplomb. Ah oui, je faisais de la très mauvaise médecine. Du genre que t’es pas fière de toi … Mais c’était ça ou déranger mes chefs vingt fois par jour : au bout d’un moment, on commençait à me faire comprendre que c’était trop. Et/ou que j’étais bête.
Et ce jour là, vers le début du stage, entre toutes ces questions auxquelles je ne savais pas répondre, je me suis retrouvée investie d’une mission impossible et très très médicale : trouver une place dans l’hôpital pour une petite fille qui n’était pas programmée. Je me fais donc engueuler successivement par tous les services, à coups d’un sobre « Y’a pas de place! » ou plus élaboré « si c’est si important, pourquoi tes chefs viennent pas demander eux-mêmes ?! ». Deux heures plus tard, le chef de clinique arrive, un grand blond hyperactif au sourire mi-inquiétant, mi-condescendant : « Alors ? T’as pas réussi ? ». Sourire. Très inquiétant, en fait. « Allo Machine ? Oui, c’est Michel. Tu sais, il faudrait absolument prendre une entrée cette après-midi, on va se débrouiller pour faire une sortie. Merci ! ». Puis à moi : « Sois pas dégoutée, c’est comme ça qu’on apprend ! ».
Ok. J’ai compris.
La philosophie du service, c’est donc la méthode d’apprentissage « par la noyade » (Tu sais nager ? Non ? Ah ben on va voir ça ! *Plouf*… *glou glou glou* Ah ben non en fait ...).
Innovant, comme pédagogie.
Vendredi soir, 18h.
La semaine a été un peu dure dans ce nouveau stage. Beaucoup de patients, des situations difficiles. Et puis là, un petit Téo de 2 ans et demi, pour lequel je suis inquiète. Douleurs abdominales trainantes, un petit bout qui n’est pas bien, au teint un peu verdâtre, dans son lit. Avec dans le lot une histoire de « pyocyanique », une bactérie très méchante, pire que celle des ex-concombres-contaminés. J’ai un doute.
Et bien j’ai appelé un de mes chefs… et il est venu réexaminer l’enfant. Naturellement.
Et rassurer les parents.
Et moi par la même occasion.
Dingue, non ?
Comparatif :
Il y a 6 mois, un vendredi à 18, 17h. Tu te sens très seule, dans le service.
D’ailleurs, c’est normal, tu es LE médecin sur place. THE référence pour les parents et les infirmières qui ont gardé toutes leurs questions pour toi avant le week-end.
Mais si tu as besoin d’aide, sache qu’au dessus de toi, heureusement, il y a… Ah ben non, ils sont tous rentrés chez eux en fait. Et ho, surprise, le médecin d’astreinte a une chance sur deux de n’être pas joignable au téléphone. Et s’il l’est, il faut vraiment que le problème soit grave pour que 1/ Il ne t’engueule pas, 2/ Il se déplace.
Enfin, grave, on se comprend. Un scope qui affiche 60% de saturation avec un bébé tout bleu, selon les appréciations, ce n’est pas ce qu’on peut appeler « grave ».
Au début, j’essayais d’appeler, confiante. Naïve.
A la fin, je demandais de l’aide aux médecins des autres spécialités, encore sur place à cette heure indue. On faisait tous les bilans et la prise en charge, et puis je laissais un message sur le répondeur du médecin d’astreinte pour le tenir informé. Tout le monde y trouvait son compte, finalement.
Chers copains-D4, je tiens donc à vous rassurer : c’est testé et approuvé, on survit à tous les incompétents, et même normalement on en devient plus fort après.
On finit par apprécier les choses simples, comme faire la médecine qu’on aime, par exemple.
Et quand en plus on a finit le bachotage idiot des années d’externe, quand vivre à l’internat permet de rencontrer de nouveaux potes venus de toute la France, qu’on redécouvre les soirées bières-piscine ou pizza-vodka, et surtout qu’on peut partager ses malheurs avec des co-internes en or, on se rend compte qu’en dehors de quelques cas particuliers et quelques stages ou gardes difficiles, la vraie vie d’interne : c’est vraiment que du bonheur !
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