Fiasco(s)

Il y a des jours comme ça.
On ne sait pas pourquoi, on ne l’a pas vu venir, ça nous est tombé sur le coin de la figure de bon matin : on a été nul. Nul, nul, nul, rien pour se rattraper, pas d’excuse envisageable, juste la recherche désespérée d’un bouton « replay » qui nous permettrait de rejouer la scène.
Staff du mardi. Levée en retard, arrivée comme une fleur avec mon café attrapé au passage.
Je sauvais les apparences autant que possible, attentive ou presque aux présentations de mes coexternes guère plus vaillants que moi.
Vint le tour de mon patient. Dossier sous la main, pochette-bleue/pochette-jaune en place, tout s’annonçait bien. Et au moment de prendre la parole, plus rien.
Le blanc, le vide intersidéral dans ma cervelle, les synapses en grève. C’est à peine si je me rappelais du prénom, alors l’histoire de la maladie, les chiffres du syndrome inflammatoire, les résultats des examens complémentaires, niet.
Silence embarrassant dans la salle de staff.
8 externes, 3 internes, 2 chefs de cliniques, 2 grands chefs, une puéricultrice, une aide soignante et la cadre, tout ce petit monde les yeux rivés sur moi, me mélangeant allègrement les pinceaux en essayant de rattraper le coup.
Un beau fiasco.
Oh, non, je ne me formalise pas, ce n’est pas le premier et certainement pas le dernier !
Mais ça faisait longtemps.
Le dernier en date : un beau jour de mai, à Paris. Il y a deux ans, je crois. J’avais été envoyée à une conférence de présidents d’université sur le thème de l’hôpital et la formation des étudiants en médecine.
Ils discutaient, ces costards grisonnants, dans un amphi usé, au dernier étage d’une fac pompeuse mais tombant en ruine, de la modernisation de notre formation. Ils me faisaient doucement rigoler, mais bon, j’étais missionnée pour représenter les étudiants en médecine de France, un peu de sérieux. D’ailleurs, je m’étais habillée pour l’occasion, pensant que le jean-basket serait trop trivial pour des présidents, avec une jupe et une petite veste parfaitement assortis aux locaux : prétentieux mais vieillot… de quoi me mettre mal à l’aise toute la journée ; une franche réussite.
A la pause-repas, tout n’était pas si mal engagé lorsqu’on nous a présenté les petits fours lilliputiens et les cafés taille dé à coudre. On se serait cru dans Alice au pays des merveilles, après la potion qui fait grandir. Mais alors que j’essayais de me ravitailler, un des présidents m’a accostée et tenue pour responsable du désastre humain de la première année de médecine. Selon lui, c’est parce que mon association s’y opposait que le concours de PCEM1 n’avait toujours pas été réformé, et je devais avoir sur la conscience tous ces pauvres étudiants désespérés après deux échecs. Il y a mis tellement de conviction qu’au bout d’une demi-heure je me suis retrouvée en pleurs dans les escaliers de secours, essayant de me redonner une contenance (et d’enlever ce mascara waterproof pas du tout waterproof qui m’avait dégouliné sur les joues. Essayez, c’est un plaisir).
A la reprise des débats, lorsque l’un d’eux s’est mis à fustiger cette fois nos épreuves classantes nationales, soutenant que son idée de régionaliser tout ça était la meilleure, et que si les étudiants ne s’y opposaient pas ce serait déjà fait, je me suis bien sentie obligée de répondre.
Micro à la main, une caméra braquée sur moi, et quarante bougres grisonnants se détestant tous entre eux me fusillant du regard. Même pas peur, je me suis levée, ai pris une grande inspiration… et tous mes beaux arguments se sont effacés un à un.
L’égalité des chances ? La mobilité des étudiants ? Rien de tout ça, juste un baratin soporifique avec mon indécrottable sourire accroché sur la figure.
De l’assurance, de l’énergie? Un peu de détermination face à ces vieux shnocks agressifs ? Pas du tout, une gélatine de gentillesse dégoulinant les gradins.
Remarquez, il n’y a rien de mal à être gentille… mais c’était quand même un beau fiasco.
J’ai revu la vidéo, j’en rigole encore…
C’est pas demain la veille que je ferai de grands discours avec la rhétorique et le charisme d’un Obama, c’est maintenant certain !
Prochain fiasco en prévision : la perte de mes moyens devant des parents paniqués et/ou exigeants et/ou agressifs lors de mes prochaines gardes aux urgences pédiatriques. Probabilité de survenue élevée, conditions favorisantes (faim, fatigue, stress…) ayant toutes les chances d’être remplies le jour J, il n’y a plus qu’à guetter l’instant et à observer l’artiste en action.
Précision complémentaire : le stéthoscope à l’envers, la poche de la blouse qui se vide de son contenu sur le sol, et la porte vitrée dans la figure ne comptent pas : c’est déjà fait !
Promis, je vous raconterai …
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A propos openblueeyes

Apprentie docteur en pédiatrie.
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Un commentaire pour Fiasco(s)

  1. openblueeyes dit :

    Et les commentaires initialement laissés sur le premier blog :

    1. ça arrive … et j’imagine très bien la grande chef de service qui vient te voir après le staff genre inquiète pour ta santé ;-)
    parce que de souvenir elle ne gueulait pas souvent … enfin, pas trop !
    – Posté par Anne, 18 juin 2009 à 19:06

    2. Courage !
    Ce qui ne nous tue pas, nous rend plus fort…
    Je suis sûre que vous arriverez à gérer cela un jour. On n’oublie pas THE recette : un vrai petit déjeuner en toutes circonstances, cinq minutes rien que pour soi avant toute situation stressante (à contempler un lever de soleil, la photo d’un souvenir heureux), on respire un bon coup et on croise les doigts.
    En attendant, j’aime beaucoup vous lire alors je vous envoie plein de bisous et vous souhaite beaucoup de courage !
    – Posté par Aulendil, 21 juin 2009 à 10:25

    3. Souvenirs… Souvenirs!!!
    J’ai jamais vu cette vidéo, mais on m’avait dt que tu avais été plutôt pas mal ce jour là!
    En tt cas, ca n’enlèvera rien à toutes les fois où tu as été plus que formidable en rdv!
    Allez courage, ca arrive à tout le monde…
    – Posté par Virginie, 23 juin 2009 à 22:47

    4. Hum la joie des staffs…le truc pour éviter le stress, le faire après une nuit de garde. Certes ça n’empêche pas le fiasco, mais il nous touche beaucoup moins lorsqu’on a qu’une envie: retrouver son lit.
    Tu es (presque) médecin, tu es forte, c’pas des patients qui vont t’embêter!
    – Posté par knackie, 26 juin 2009 à 22:31

    5. @Anne : fin du stage aujourd’hui, elle nous a tous fait (presque) pleurer… effectivement elle est cro gentille, cette chef.
    @Aulenlil : Merci pour les encouragements :)
    @Virginie : Tu as loupé un grand moment ;-) Mais merci beaucoup !
    @Knackie : t’as bien raison, namého. La semaine dernière j’ai fait le wikende (vendredi-dimanche), c’est vrai que du coup je me suis moins posée de question pendant la semaine !!
    Bon, c’est quand même pas une raison pour recommencer de si tôt !
    – Posté par OBE, 30 juin 2009 à 22:05

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