Mardi matin chez les gamins

Matinée de visite. 9h.
La chef arrive, plus dynamique que moi après une douzaine de cafés, talons improbables aux pieds pour changer des traditionnelles baskets hello kitty, et faut pas qu’ça traine !
Chambre 40, Première chambre du service. Ce qui est très bête en passant, mais c’est comme la numérotation des dents qui ne commence pas par le 1, allez comprendre…
Lilou, huit mois, a une pyélonéphrite. Une infection du rein, qu’on traite par antibiotiques en intra-veineux, parce que le rein, c’est précieux. Et les antibiotiques, dans ce cas, c’est automatique. Lilou, elle, s’en fout. Quand d’autres sont au fond du lit après leur convulsion fébrile et leur 40 de fièvre, Lilou saute partout avec une CRP à 230 (petite protéine de l’inflammation. La normale est en dessous de 5…), allez comprendre, ça aussi !
A coté, Brandon, trois mois, vient pour déshydratation sur gastro-entérite aiguë. J’espère qu’il fera un procès à ses parents pour lui avoir collé un prénom pareil…
Chambre 41. C’est ma mienne, la petite fille dont je m’occupe. Un an et demi de bouclettes blondes, et presque la même bouille que moi à son âge. Sauf que le compagnon de sa mère l’a suffisamment amochée pour que deux jours après son entrée elle ait encore des bleus et des œdèmes qui lui déforment le visage. Elle babille à peine, et ne dit même pas maman. Sa mère d’ailleurs, 19 ans, est en garde à vue depuis hier. Elle a laissé comme souvenir une odeur de crasse et de misère. Son père ne sait pas qu’elle existe.
Je rentre dans cette chambre et je suis à la fois triste et en colère. A chaque fois. Pleine d’affection pour cette petite que je devrais pourtant ne regarder que comme une patiente et que je prends dans mes bras, avec laquelle je joue, à laquelle je m’attache. Comment garder la bonne distance dans ce cas ? Comment rester professionnel ?
Je retiens mon envie d’aller lui acheter des jouets, un doudou, des habits… c’est pas mon rôle qu’on m’a dit. Et dans deux jours elle sera partie.
Chambre 42. Grand écart. Une adolescente diabétique.
Je crois que les adolescentes et le diabète ne font pas bon ménage : 0,23 de glycémie, c’est quand même très très bas. Mais 4 grammes le lendemain c’est aussi très très haut… Casse-tête biologique et psychologique.
Mademoiselle est la seule à pouvoir y changer quelque chose, mais c’est aussi celle qui veut le moins. « On dirait que je ferme les yeux très fort, et quand je les ouvrirai je serais plus malade » Je suis sûre qu’il se passe quelque chose comme ça dans sa tête. En plus de la rengaine adolescente : « T’façon je fais ce que je veux, je me mets en danger si je veux, j’m’en fous, c’est ma vie à moi »
Équation insoluble.
Chambre 43. Un hébergement des chirurgiens. Pardon, des chiiiiiruuuurgiens. Qui passeront en grands seigneurs jeter un œil sur les radios et relâcher le gamin qui s’est cogné la tête en skate. Et s’en iront sauver d’autres vies avec une démarche chaloupée et une aura que le monde hospitalier leur envie.
Chambre 44. Une maladie métabolique hyper-rare que y’en a sans doute que trois en France. Amine, 4 ans, toutes ses dents et un foie plus gros que celui d’un alcoolique dans la force de l’âge, fait rire tout le monde dans le service, emploie les externes à tour de rôle pour tirer son pied à perfusion où il veut, et connait tous nos prénoms. Etrange rayon de soleil.
Chambre 45. 2 ans et demi et déjà un vrai tyran. Il fait faire à sa mère absolument tout ce qu’il veut, quand il veut, ce qui consiste principalement à cet âge à absorber de jour comme de nuit de bonnes quantité de sucre. Conséquence logique : des dents de lait couleur charbon, des caries plein la bouche, six ablations de dents et même implantation de fausses dents pour pouvoir manger jusqu’à la croissance des dents définitives. A deux ans et demi, oui oui.
Chambre 46. Isolement : Maïna a la rougeole. Et à 3 mois de vie, c’est particulièrement embêtant.
Pour mes lecteurs qui auraient lu les nombreuses sources qui critiquent les vaccins : on meurt encore de la rougeole. Selon le site de l’OMS, 197 000 décès liés à la rougeole dans le monde en 2007. Que l’on ne se croie plus protégé en France : depuis que le vaccin n’est plus obligatoire, c’est une maladie en forte recrudescence. Et non, vous ne voulez pas connaitre les complications à long terme notamment neurologiques de cette maladie.
Chambre 47. Des infections banales, des viroses de rien du tout : du repos pour le cerveau !
Chambre 48. Polyarthrite inflammatoire chez une jeune fille de 8 ans. Recherche étiologique approfondie. Fini la mi-sieste en milieu de visite, remuage de neurones en règle, sortie des tiroirs bien rangés (ou presque) dans nos petites têtes d’externes : pourquoi cette petite a-t-elle mal partout ? Je crois que ce sont les moments que la chef préfère, quand, après son examen complet, elle titille un peu ses externes et en profite pour dire aux enfants : « Tu es en quelle classe ? en CE2 ? Ben tu vois tous ces petits, eux ils sont en « CE2 de la médecine » ! Tu leur donnerais une bonne note toi ? »
Nous, on râme, on réfléchit, on se plante souvent, mais on profite du meilleur de l’hospitalo-universitaire : pouvoir mettre un visage et un prénom sur chaque raisonnement que l’on devra refaire plus tard. Du grand art.
Chambre 49. Une maladie génétique compliquée. Petit garçon souriant. Parents cortiqués, qui tiennent le coup (ou font bien semblant ?). Je les admire, ceux-là. Ne pas baisser les bras, tenir le coup, prêt à se battre, pour un petit gars qui sera toute sa vie tellement différent des autres enfants… Je sais qu’ils n’ont pas eu le choix, mais chapeau bas, quand même.
Chambre 50. Le p’tit Louis est mon 2e patient « attitré », il est là depuis mon arrivée. Expliquez-moi donc comment l’on fait pour ne pas s’attacher quand on voit le même bout de chou tous les matins entre ses 3 et 6 mois, qu’on dessine sa courbe de croissance toutes les semaines, qu’on suit le fil de ses séjours en réa et les espoirs de retour à domicile. Moi je ne sais pas…
Chambre 51. Retard staturo-pondéral d’origine psychologique chez un garçon de un an. On a éliminé tout le reste. Trouble du lien mère enfant, dynamique familiale complexe. Après une prise en charge intensive avec suivi psychologique, social, signalement et éducateurs à la maison, l’enfant reprend du poids et recommence à grandir. Passionnant.
Chambre 52. Encore un peu de pédopsy : la grande Marine, 14 ans (en parait 19 avec maquillage, string, piercing, petit brillant sur la dent) désespère sa maman. Elle a avalé une boite de Lexomil dans le week-end et a retourné tout le service quand on lui a annoncé notre décision de la garder. Oh, pas pour longtemps, juste pour poser un peu les choses et organiser le suivi à domicile.
Je suis restée avec elle pour essayer de parler, échappant du même coup à la fin de la visite (encore 5 patients, c’est bien trop long). Moi qui me croyais si forte, au moins dans ce domaine, je dois vous avouer : avec Marine, je mérite un zéro pointé. Je me serais laissé manipuler, embobiner, elle m’aurait bien eu. Je ne l’aurais pas gardé à l’hôpital, je l’aurais renvoyé chez elle bousiller ce qui lui restait de chance pour plus tard, sécher allègrement les cours et faire tourner sa mère en bourrique. Saletés d’ados !
Note pour plus tard : ne plus se faire avoir par les sales gosses, ça ne leur rend pas service.
Seconde note pour plus tard : la pédiatrie, c’est vaste, mais qu’est-ce que c’est bien !
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A propos openblueeyes

Apprentie docteur en pédiatrie.
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2 commentaires pour Mardi matin chez les gamins

  1. openblueeyes dit :

    Et voici les commentaires initialement laissés sur le blog avant le déménagement :

    1. Ok le coup des CE2 me rappelle complétement la chef du service de pédiatrie où j’ai fait un stage d’externe ! J’ai une autre phrase d’un professeur d’un service où je suis maintenant interne qui me fait bien réfléchir et qui va très bien avec ta diabétique « Il y a 3 choses impossibles en médecine : faire sourire un dépressif, équilibrer un diabétique et convaincre un con… « (Dixit Pr.G.)
    A méditer
    – Posté par Anne, 11 juin 2009 à 14:42

    2. Quelle journée ! Et quel métier ! Dense, passionnant, étonnant, émouvant… Un peu comme le mien, la souffrance en plus. Bravo.
    – Posté par mistinguette, 12 juin 2009 à 21:34

    3. @Anne > Bien vu pour la citation, je vais méditer ça (C’est que je n’ai pas connu ce cher professeur, lui ayant préféré son confrère Pr. T., moins cassant !)
    @Mistinguette : Parfois, ce que vous affrontez seuls vaut bien nos maladies gérées en équipe à l’hôpital. Une amie prof de collège m’a confié les difficultés auxquelles vous deviez faire face (conditions sociales, impuissance face à certaines situations, désintérêt des élèves ou des familles…). Il en faut du courage … et c’est une sacré responsabilité, l’éducation de ces petits !
    – Posté par OBE, 17 juin 2009 à 20:38

    4. Pfiou que ça a l’air vaste ! tu vas en savoir des trucs en sortant de toutes ces années de fac bébé toubib !!
    – Posté par Zou, 22 juin 2009 à 18:43

  2. Ping : Une vie de rêve. | Openblueeyes

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