Once upon a time

Il y a très longtemps, dans une autre vie, j’ai été de l’autre côté de la blouse. Le mauvais côté.
Dans un hôpital universitaire, en plus, quelle idée ! Une espèce de monstre de quinze étages qui donnait le vertige, et qui avait pondu un tas de petits rejetons tout autour. Une immonde pieuvre avec une odeur inoubliable. Dans le hall de l’hôpital des enfants, un mini terrain de jeu semblait exhaler le formol à plein nez…
J’étais chanceuse, j’avais une grande chambre. Sans télé mais avec un tableau en liège pour recouvrir de photos la charte du patient hospitalisé, et des tonnes de patafix pour déborder sur les murs. M’installer. Aujourd’hui, quand je vois les patients déambuler en pyjama de leur chambre à la douche, j’ai l’impression que leurs yeux me disent : « Oui, on sait qu’on n’est pas d’ici, on sait qu’on s’installe, qu’on s’étale. On sait que c’est plus chez vous que chez nous, mais tant pis si ça vous dérange. »
Et je me souviens, de la Grande Visite avec un grand V, du débarquement de douze visages inconnus dans votre petite chambre qui vous toisent en contre-plongée. De l’obligation de se confier, en regardant la PH droit dans les yeux et en essayant d’oublier le monde autour.
C’était à l’âge de l’impertinence, alors j’ai tenté une ou deux fois un : « Et vous êtes qui vous ? ». Vous savez ce qu’on m’a répondu ? «Je suis externe». Je suis externe, point. Comme si je savais ce qu’était sensé être un externe. Comme si à 15 ans et des bouclettes on pouvait connaitre d’emblée toute l’organisation de l’hôpital. Et pas n’importe lequel. L’Universitaire.
Alors j’ai appris. J’ai observé, j’ai eu le temps. J’ai compris que le Chef de Service débarquait une moitié de demi-journée par semaine pour faire un esclandre à la cadre infirmière comme quoi on lui avait volé SA place de parking. Je le revois bien, tout rouge et tout bouffi de rage, réclamer « SA PLACE », ignorant complètement les petits patients hilares à l’autre bout du couloir.
J’ai vu que l’infirmière cadre exorcisait la frustration de son métier et l’ironie du sort qui faisait d’elle la cible des récriminations du grand chef en devenant insupportable avec tout le monde. Elle prenait son air hautain, tournait le dos sur ses petits talons, et de temps en temps essayait de retrouver un semblant d’utilité médicale auprès des patients. C’était triste.
J’ai bien vu que la PH était très sûre d’elle, du haut de son mètre soixante et de sa cinquantaine imminente. Et aussi que son interne n’était pas d’accord, et qu’il a pris la décision qui m’a sauvé la vie quand elle est partie en arrêt maladie.
D’ailleurs je lui ai dit, que je voudrais être médecin pour faire comme lui, l’inverse de mes chefs quand ils feront n’importe quoi. Il a levé les yeux au ciel sans piper mot. Il faut dire que j’étais encore plus naïve que maintenant, à l’époque …
J’ai aussi compris que les infirmièr(e)s étaient plus disponibles que les médecins, et tellement plus soignant(e)s, sur prescription ou non. Qu’ils étaient les yeux, les oreilles du médecin, et leurs petites mains.
A la fin, j’aurais su m’orienter les yeux fermés dans ce dédale de murs blancs. Je savais à quel moment embêter le plus les infirmières (mimer une crise d’angoisse en plein milieu des transmissions, quand le service s’arrête de tourner…), ou quand en profiter (demander le même service à l’équipe d’après-midi ou à l’équipe de nuit selon le roulement, pour être sûr d’avoir ce qu’on veut).
Je savais lesquels joueraient avec moi à la belote le week-end, lesquels m’accompagneraient pour un tour dans le parc ou pour aller voir l’hélicoptère décoller, et lesquels je devrai berner en cachant mon portable sous la couette pour ne pas mourir d’ennui.
Je connaissais même ceux qui me laisseraient aller en douce sur internet à la fin de mon heure « d’école » et ceux avec lesquels je n’avais pas intérêt d’essayer.
Mais dans cette vie là, malgré tous mes efforts, je n’ai jamais, jamais compris ce qu’était un externe !
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A propos openblueeyes

Apprentie docteur en pédiatrie.
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Un commentaire pour Once upon a time

  1. openblueeyes dit :

    Et les commentaires initialement laissés sur le précédent blog :

    1. C’est toujours bonheur, les médecins qui débarquent sans se présenter. Ca permet ensuite de prétendre mordicus que non, on a pas eut de visite du-dit toubib ! Après tout, c’est pas parque ce lui vous à vu à poil et sous anesthésie que vous êtes sensé vous en souvenir !
    Petit dialogue bruxellois et hospitalier, tient :
    – Alors, la petite dame, elle va bien ?
    – Mais oui, menneke ! Et toi ?
    – Posté par Lledelwin, 21 janvier 2009 à 01:32

    2. Moi aussi, j’ai un souvenir d’hôpital, mais j’étais enfant, en observation dans un service pour adulte faute de place ailleurs. Alors j’étais chouchoutée par mes parents comme par les adultes, malades ou hospitaliers, qui étaient heureux de s’occuper d’une ‘tite fillotte pas trop malade et plutôt mignonette. Que du bonheur. En revanche, ma belle-soeur a accouché pour la première fois dans un hosto public. C’était compliqué, elle était angoissée. Elle a attendu dans un couloir glacé, à moitié à poils, supportant comme elle pouvait les contractions et la peur. Elle a ensuite eu droit à la fameuse visite du grand patron, impersonnel, suivi d’une dizaine de jeunes gens attentifs… une horreur ! L’impression d’être de la marchandise, à un moment où on a le besoin urgent d’humanité, d’attention et de réconfort… Voilà. Deux expériences extrèmes.
    On récrimine contre « l’hôpital », mais c’est l’homme qui fait l’hôpital !
    Allez, sur ce, bonne journée.
    -Posté par mistinguette, 21 janvier 2009 à 09:37

    3. un très joli texte…encore une fois. c’est drôle parce que je ne me souviens pas de mon premier passage de l’autre coté de la barrière. par contre je dois repasser de l’autre coté tres bientôt. ce ne sera pas un CHU proprement dit mais… y’ u aura quand mm des externe et bizarrement j’ angoisse plus de devoir être de « l’ autre coté » que du pourquoi je dois y aller. je pense et j’espère ne pas être une malade difficile car je sais ce que c’est.. mais un externe qui se présentera pas alors la je lui dirais! lol
    bon courage et a bientôt!
    – Posté par douchka, 24 janvier 2009 à 21:57

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