Vingt minutes chrono

J’aime vraiment beaucoup les consultations. Mais je suis insupportable.
Ou j’aime beaucoup les consultations, ET je suis insupportable. Ou DONC… Or, ni, car.
C’est qu’il s’en passe des choses en vingt minutes chrono. Il faut avoir l’œil avisé, le regard pointu vissé au détail comme à l’impression globale. L’intuition et la pifométrie en berne à la recherche de données cliniques et scientifiques en 5 minutes, le reste étant nécessaire (mais pas nécessairement suffisant) pour la discussion, la négociation, l’explication. C’est un exercice de style drôlement excitant.
En consultation d’endocrinologie, je me suis aperçue que mon œil s’était bien formé sans que je m’en aperçoive. Open blue Eyes, jamais ce blog n’aura aussi bien porté son nom. Première patiente : en un clin d’œil et une moitié de « asseyez-vous-je-vous-prie », j’avais repéré l’hyperthyroïdie, la tachycardie, la nervosité et entrevu la prescription de bêta-bloquants qui viendrait à la fin.  Oui, j’ai VU une tachycardie. J’ai su qu’elle serait là, avant de m’abîmer les yeux sur ma toute petite trotteuse. J’aurais pu me tromper, bien sûr, mais j’étais tellement étonnée de cette intime conviction qui s’était installée là à mon insu, que j’ai décidé de me faire confiance. Un peu.
Second patient, et au déshabillage sont apparues à la fois les cicatrices sur le poignet et les précautions à prendre avant l’introduction d’un traitement aux effets neuro-psychiques potentiels.
Au teint jaune du patient cancéreux suivant j’ai vu la gravité et l’air sérieux que prendrait le Professeur en regardant les examens.
J’ai anticipé aussi l’hypochondriaque, ses symptômes et son absence de résultats francs sur tous les bilans.
Bien sûr, l’acromégale se voit, le vitiligo aussi, comme la mélanodermie, le cushing ou l’anémie. Le dyspnéique s’entend, le tabagique se sent… Mais ce n’est qu’en consultation que l’on se rend compte à quel point l’attention portée à ces détails a une importance cruciale.
A l’hôpital, à côté, on est drôlement zen. On interroge aussi longtemps qu’on veut, on finit par connaitre les antécédents jusqu’à l’arrière grand-mère maternelle et le panaris du petit frère, on oublie toujours un truc et on peut revenir demander quand même. On prend la tension, le poids, la taille, l’ECG en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Et on ressort de la chambre sans avoir apporté de réponse au patient. Le temps de la réflexion, de l’assemblage des plaintes, des signes, des chiffres et des images s’étend devant nous…
Et en consult’, on est propulsé. Paf, patient-médecin, à égalité. Questions, demandes, réponses obligées. Analyse express des données. Examen clinique orienté. Adieu l’exhaustivité. Et moi j’aime bien, l’exhaustivité. Je n’y arrive et n’y arriverai jamais, hein. Je sais qu’on ne proposera pas une consultation mémoire à cette mamie qui consulte pour son diabète en vrac alors qu’on doit déjà lui réexpliquer tout depuis les sites d’injection jusqu’à l’adaptation des doses et au soin des pieds, et même si on n’est pas sûr qu’elle s’en souvienne à la sortie.
Mais il y a des choses qui me brûlent la langue. Et comme je suis un tout petit peu plus vieille qu’avant, eh bien des fois je me laisse aller. Une exophtalmie sur Basedow : « Vous fumez ? »
C’est parti tout seul. Pourtant le Professeur, à côté, c’est un sénior, un vieux de la vielle, il y aurait pensé, sûr et certain. Mais ça m’a échappé. Et puis c’est tellement mieux que de rester passive, que j’ai récidivé. Une anémie ferriprive : « Vous saignez beaucoup pendant vos règles ? ». Une maladie auto-immune : « Il y a des problème de ce genre dans la famille ? ».
Pas en coupant la parole, pas en me prenant pour une grande non plus, juste une question moitié timide moitié bien contente de sortir, quand même.
Mais c’est au stade d’après que je deviens vraiment insupportable. Celui où je remets en cause le Docteur en chef. « Vous avez oublié le nom du médecin Machin dans votre dictaphone », « On aurait pu lui proposer aussi ça comme traitement, non ? », « Et pourquoi vous l’envoyez pas chez un psy, cette madame dépressive ? » ; « Et pourquoiiiii ? Et pourquoi paaaas ? Et commeeent ? ». Comme les « quand-c’est-qu’on-arriiiiiive » des gamins pénibles…
Va falloir que je me calme, je me dis en douce. Mais la machine est lancée : les yeux captent des infos, le cerveau gigote, et comme je n’ai pas le tampon de l’ordonnancier à la main, je peux dire ce que je veux. Et je ne me gène plus…
Y’a autre chose que je vois venir si ça continue : le retour du bâton du Docteur-en-chef qui fait les consult’ si je lui tape trop sur le système! Je sais pas à quoi ça va ressembler, mais à mon avis, ça va faire bizarre !
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A propos openblueeyes

Apprentie docteur en pédiatrie.
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Un commentaire pour Vingt minutes chrono

  1. openblueeyes dit :

    Et voici les commentaires initialement laissés sur le blog avant le déménagement :

    1. Le Docteur-en-Chef lui aussi doit encore se poser plein de questions. Tu lui permets de progresser encore et encore . Bravo !
    Accessoirement, il vaut mieux s’interroger maintenant que plus tard toute seule en consult… Y’a bien internet, mais c’est moins chouette !
    – Posté par Guillaume, 09 décembre 2008 à 21:28

    2. Tu n’es pas insupportable, tu n’es tout simplement pas formatée comme je l’ai été à engranger sans esprit critique (j’en avais des questions mais si l’ambiance « transmission de savoirs » n’était pas au rendez-vous, je fermais ma gueule).
    Donc, continue à avancer les yeux bien ouverts !
    – Posté par doclili, 10 décembre 2008 à 09:17

    3. Le Docteur-en-chef, s’il est intelligent et pédagogue, il préfère sûrement une jeune padawan qui s’intéresse et qui participe, qu’une potiche qui baille aux corneilles… non ?
    – Posté par mistinguette, 10 décembre 2008 à 20:02

    4. C’est le mieux la consultation, le vrai moment de vérité, en tête à tête, j’adore la consultation. Et puis en consultation ils reviennent, on commence à les connaitre, on sent quand ça va, quand ça ne va pas. C’est vraiment bien.
    – Posté par stephane, 21 décembre 2008 à 18:25

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