Quand je s’rai grande

Pédopsy, Centre de consultation de l’hôpital.
Le médecin est malade ce matin, son interne est réveillé immédiatement pour prendre ses dix-huit consults de la matinée.
Sont renvoyés chez eux ceux qui habitent tout près, qui peuvent revenir quand la gastro-grippe du docteur sera finie.
Il nous reste un grand gaillard de 16 ans, pour lequel les parents s’inquiètent beaucoup.
Je m’installe sur ma chaise un peu à l’écart, à coté de l’interne, je feuillette le dossier. Déjà connu, difficultés familiales, scolaires, mais c’était il y a longtemps.
Aujourd’hui, ses parents se plaignent : Il a de « mauvaises fréquentations ». Et puis il n’écoute plus rien. Et puis, et puis, et puis… Ils ont peur. Ils nous décrivent leur fils comme le pire des adolescents. Et le jeune homme s’enfonce sur sa chaise, se cache derrière son sweat trop grand.
Quand ils ont fini de se plaindre, on renvoie les parents pour interroger le caïd seul.
Transformation. Pas intimidé du tout, pas grossier non plus, pas délinquant pour un sou, pas dépressif, pas fumeur, pas drogué… seulement, c’est vrai, qu’il n’est pas très bien ces derniers temps. Il avoue, il ne sait plus trop comment se comporter avec ses parents. Surtout depuis que sa maman a tenté de se suicider sous ses yeux il y a peu.
Forcément, ça perturbe.
L’interrogatoire est bien complet, l’interne aborde même le sujet des « mauvaises fréquentations », donne des conseils, et la scolarité, les projets pour l’avenir…
Mais quand les parents reviennent, mon interne ne sait plus. Il a sa belle observation sous les yeux, bien rédigée, mais il n’en dit rien.
Rien de rien. Que dalle, nada, walou !
Un silence gêné, puis : « Bon, je vais transmettre au médecin, qui vous connaît mieux ».
Pas plus.
On sent que les parents attendent quelque chose. Une parole du Docteur.
Je trépigne sur ma chaise, je voudrais lui envoyer des coups de pied, prendre la parole. Dire aux parents qu’ils ne faut pas qu’ils s’inquiètent, qu’il va bien leur fils, qu’il n’est pas plus paumé qu’un autre adolescent, qu’il n’est même pas dépressif, mais qu’il aimerait juste que sa maman arrête d’avaler des boites entières de cachets sous ses yeux, c’est quand même pas trop demander, si ?
Mais je me tais. Entre mon interne mal réveillé et les parents avides de toute parole médicale, je me sentirais incongrue. Qui suis-je, du haut de mes vingt ans, pour savoir mieux que mes aînés ?
Mais en l’occurrence, j’ai l’impression de ressentir la détresse silencieuse des parents et j’ai envie de coller des baffes à mon interne pour le réveiller.
Les parents finissent par passer la porte dans un soupir, et je me jette sur l’interne :
– T’aurais pu leur dire quelques mots, non ?!
– Oui mais je savais pas, moi, t’aurais voulu dire quoi ?
– Au moins les rassurer ! Ils vont passer deux semaines si c’est pas plus à engueuler leur fils parce qu’ils s’imaginent des tas de choses sur lui qui sont absolument infondées et qu’ils flippent à mort.
– Ah ouais, t’as raison… Tu crois qu’ils sont partis, là ?
– Ben non, va les voir…
Et je suis restée dans le bureau, en attendant que mon interne se rattrape.
Une fois les parents partis, je le rejoins et j’entends la secrétaire lui dire :
– Eh ben mon grand, faut être plus convaincu hein, si t’y crois pas ils vont pas être rassurés, au contraire !
C’est quelque chose d’assez peu fréquent, mais ces jours là, j’ai hâte d’être interne, vraiment.
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A propos openblueeyes

Apprentie docteur en pédiatrie.
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2 commentaires pour Quand je s’rai grande

  1. tique dit :

    çà y est !
    tu l’es, interne :
    à toi le doux pouvoir de consoler, rassurer, expliquer….
    et surtout : revaloriser
    tu peux le faire
    j’ai confiance en toi !

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