Euuuuuh… Help ?

Garde en Réa.
C’est une unité de Réanimation digestive, mais l’externe est là aussi pour les services de chirurgie à côté, surtout pour les ECG [les Electro-Cardio-Grammes].
Je connais bien le service, l’interne et la chef de garde ont l’air sympa.
A la contre-visite, les patients vont tous globalement pas trop mal, la nuit s’annonce bien.
Et comme c’est calme, sur le coup de 19h30, j’ai la bonne idée d’aller faire les ECG du soir plutôt que d’attendre que les infirmières me dérangent en plein repas : « Oui l’externe ? on a deux ECG à faire en chirurgie E ! ». Sans merci ni bonsoir, ni même bon appétit, je déteste.
Donc ce soir, je prends les devants, quitte à râler par anticipation parce que screugneugneu quand même, y’a au moins un ECG sur deux qu’on me demande de faire et qui n’est pas justifié, ou qui pourrait attendre le lendemain matin, ou avoir été fait avant, d’ailleurs. Et puis les infirmières aussi savent les faire ! Bref.
Donc en service chirurgie E, je passe ma tête dans l’entrebâillement de la porte du bureau des infirmières. Sourire, Bonsoir, Pas d’ECG ? Ah ben bonne nuit alors !
Chirurgie D, pareil, dis donc, c’est mon soir de chance en fait !
« Ah sauf peut-être la dame de la 12. Enfin, c’est pas indispensable, mais comme elle tapait à 80 tout à l’heure, faudrait peut-être contrôler, si ça vous dérange pas ? »
Demandé comme ça, évidemment que non, ça ne me dérange pas. Quoique je ne vois pas où est le problème à 80 battements par minute, mais soit.
Et roule l’appareil à électro jusqu’à la chambre 12. Et « bonjour madame machin – c’est bien comme ça votre nom ? – je viens vous faire un petit ECG. Ca prend 5 minutes et ça fait pas mal, vous connaissez ? »
C’est une toute petite mamie qui est devant moi, et qui fait un peu la grimace.
– Malodos… Gneucreuhé le lit …
– Euh, pardon ? Aaah vous remonter dans le lit ! Tout de suite.
Je bénis mon expérience en maison de retraite. Pour le décodage et pour la technique de remontage dans le lit. J’aurais été bien embêtée sinon…
– Bon, ça va là ? Alors, il va falloir remonter votre t-shirt, voilààà, que je colle les électrodes.
Je m’applique, parce que, chez les mamies, faut trouver où coller nos 6 petits patchs entre les plis et le reliquat de sein gauche. Dessus, dessous ?
Et je me pose sans doute cette question cruciale quand j’entends un ronflement étrange.
J’ai appris plus tard que c’était la respiration « stertoreuse » du coma profond.
– Madame machin ? Faut pas s’endormir hein !
Je parle fort avec les vieux, question d’habitude. Mais ça ne la réveille pas.
– Madaaaaaame … Eeeeh, oh !
Tape sur la joue hésitante (au début), puis je pince les doigts comme j’ai vu faire pour le Glasgow des comas. Rien.
Mon ECG. Vite, qu’est-ce qu’il en dit, de ça, mon ECG ?
« Bip »…… …… il dit. … …. « Bip »… ….
Heu. Un bip toutes les 15 secondes, c’est largement insuffisant, non ?
Je vérifie les branchements, mais non. C’est bien ça. ….. »Bip »…. …. …. …. …. « Bip » …. ….
Euh… Help ?
Mayday ?
En y repensant je me rappelle de la petite moi, 5 ans et des poussières, quand maman m’avait laissée surveiller le caramel en pleine cuisson. Hissée sur ma chaise, à distance de la casserole comme il se doit, je regardais roussir le doux mélange de sucre et d’eau. Et au moment d’appeler maman, impossible de trouver les mots. « Heuuuuuu….. Heuuuu…  heu…. Maman ? Euh….. Y’a euh…….. » L’expression « Maman c’est cuit ! » devant me paraître trop triviale, j’avais finalement réussi à sortir un « Ca Brûûûle !!! » quand il était trop tard. Evidemment.
Mais j’étais loin de ces considérations devant mon ECG et ma mamie pas morte mais enfin, pas très vivante non plus, là.
J’ai couru vers l’infirmerie, et à défaut de trouver des mots, j’ai mimé l’ECG qui faisait « Bip »…. Puis plus loin, beaucoup trop loin « Bip ».
Me suis vachement améliorée en communication d’urgence en 15 ans, c’est formidable.
Mais preuve que mon message est bien passé, l’infirmière n’a pas attendu de vérifier mes gesticulations pour appeler mon interne et la chef de garde, et mettre en branle toute la petite équipe enfermée dans l’office.
La suite est très classique.
A savoir qu’ils ont débarqué à une bonne quinzaine dans la petite chambre.
Que le « réanimateur de garde » (non, je ne connais pas le féminin… y en a-t-il ?), la chef, quoi, a managé toute sa petite équipe comme il se doit.
Que j’ai vu faire un massage cardiaque et que ça a l’air bien fatiguant.
Que le chariot d’Urgence n’était évidemment absolument pas adapté à l’urgence de la situation.
Qu’il n’y avait même pas d’adrénaline et qu’il a fallu la chercher dans le service de réa, justement. Et que j’ai vu l’interne injecter, consciencieusement, ses milligrammes les uns après les autres.
Qu’on m’a demandé de piquer des gaz du sang que j’ai mis une éternité à réussir. Quand le sang ne circule pas, en même temps, c’est beaucoup plus difficile.
Et puis quand j’ai eu fini, il était ininterprétable.
L’interne en a fait un autre, laborieusement, que dans ma précipitation j’ai failli gaspiller parce que j’appuyais trop fort sur cette satané seringue.
Je l’ai même gaspillé, je crois, mais j’ai dis qu’il était ininterprétable aussi, et vu la couleur et la texture, c’était sans doute vrai.
Le 3e a finalement montré un sang acide comme du citron (bon, pas tout à fait, mais quand ça commence par un 6, je trouve que ça s’en rapproche dangereusement quand même)
On a perfusé des bicarbonates à la mamie, et elle a récupéré des battements à un rythme correct. Je ne me risquerais pas pour autant à faire un lien de causalité, tellement les actions se déroulent en désordre dans mes souvenirs. Mais elle ne s’est pas réveillée pour autant.
A un moment, il a fallu « poser une voie centrale », comme on dit, et j’ai vu la réanimateuse (trice ?), un genou sur le lit, des champs stériles presque aléatoirement posés, enfoncer son cathéter et choper un bout de poumon au passage « pshitt », « Et mer… ».
Même qu’elle nous a dit en rigolant de ne pas raconter comme elle s’y prenait, parce que c’était pas catholique… évidemment, d’autres auraient laissé tomber la mamie depuis longtemps j’imagine.
Mais quand, plus tard, on a eu finit de pousser le brancard jusqu’à notre service de réa, je lui ai demandé pourquoi. Innocemment, hein, mais avec tous les efforts qu’on a fait, le temps que ça a pris, jusqu’où doit-on aller, et où ça commence l’acharnement ?
« On ne laisse pas quelqu’un mourir d’asphyxie. Il y a des règles comme ça. Et elle, ça revenait à ça, de la laisser comme ça. »
Devant tant de « ça », je n’ai su que dire, mais c’est vrai que de voir ces petits poumons se soulever, même avec une assistance, et la famille qui avait eu le temps d’arriver et de parler, au médecin, aux infirmières, et de la laisser s’en aller tout doucement… je crois que j’ai un peu mieux compris.
Enfin, on n’est jamais très sûrs, dans ces situations.
Et puis ça fait quand même très bizarre, d’être la dernière personne que quelqu’un aura vu avant de mourir.
J’ai appris le lendemain que c’était systématique : cette chef-là attire toujours, toujours, les situations les moins faciles, les gardes les plus instructives et les nuits les moins reposantes. Allez, osons le mot, elle a la poisse, quoi.
C’est vrai qu’avec ça, il était 2 heures du matin, on était loin d’aller se coucher… et on n’avait pas mangé.
Mais bizarrement, ce soir là, j’avais plus très faim.
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A propos openblueeyes

Apprentie docteur en pédiatrie.
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2 commentaires pour Euuuuuh… Help ?

  1. openblueeyes dit :

    Commentaires laissés sur canalblog avant le déménagement :

    1. Après ca, bé non j’aurai pas eu faim non plus…ni le lendemain…euh je pencherai pour réanimatrice^^
    – Posté par elodie, 07 mai 2008 à 19:57

    2. Ma chouchou!!! Tes billets sont toujours aussi biens! J’adore te lire! Heureusement qu’il existe quelques personnes un petit peu humaine dans ce monde de fou qu’est l’Hôpital! Keep the move baby!
    – Posté par Asclepieia, 11 mai 2008 à 15:44

    3. Je découvre votre blog grace au DR COQ….
    Vous racontez très bien,vraiment ,rafraichissant,drôle…
    Je reviendrai!
    – Posté par dany, 12 mai 2008 à 23:56

    4. Toujours un peu d’humour pour raconter les situations les moins drôles…
    J’imagine parfaitement la petite fille, tant devant la mamie « pas très morte mais pas très vivante quand même » que devant la casserole de caramel, ça me fait beaucoup rire ! Mais quel courage !!
    J’aime vraiment trop ce que tu écris !!!!
    – Posté par Zou, 13 mai 2008 à 12:34

    5. même histoire, autre lieu, autre malade. Je suis interne à la Réunion, on m’appelle dans un service pour un papy qui ne va pas bien; je m’extirpe des urgences surchargées et vais ‘sauver’ ce malade en détresse… arrivé dans la chambre (à 3 lits comme il se doit à l’hôpital publique, ce doit être ça la concentration des soins)le papy m’apparaît assez rapidement et grâce à mon flair de fin clinicien assez mal bar… je pose mon stétho sur son coeur et là… boum… boum……… boum………………….boooouuum……. drôle d’expérience: les derniers battements de coeur d’un condamné à mort. Mes quelques heures de sommeil sur ma garde furent remplies de cauchemars psychédéliques…
    – Posté par tirougail, 17 mai 2008 à 09:09

    6. Je suis très en retard dans mes réponses, toutes mes excuses, cette période de révision me prend un petit peu mon « temps de cerveau disponible » comme je disais à M’sieur Asclepieia il y a peu ;-)
    Donc merci, Elo, Clément, Dany, Elsa, et Tirougail !
    Vos petits mots et la petite histoire réunionnaise, même si elle n’est pas très gai, me font me sentir un peu moins seule devant mes bouquins.
    Promis, quand je sors la tête de l’eau (enfin, de mes cours), je vous raconterai, mes ptits autistes qui grandissent bien, mes ptits vieux quand je leur ai apporté des photos que j’avais prises à la maison de retraite, mon sentiment de nullité face à tout le médico-bête-et-méchant mais qu’il faut bien apprendre parce que c’est pas mon sourire qui va sauver mes futurs patients.
    Bref… A bientôt :-)
    – Posté par OBE, 19 mai 2008 à 21:43

    7. ça m’est arrivé aussi en gériatrie, je devais faire un ECG pour une mamie bradycarde à 30 qd l’infirmière l’avait prise le matin…
    j’arrive, patiente non réveillable… pourtant j’ai pincé et crié très fort!!!!
    j’ai pris le pouls tout de suite, pas + de 30 à vue de nez…
    j’ai piqué un sprint pour aller chercher le médecin
    il lui a caressé le visage, elle s’est réveillée et était remontée à 50, yeahhhh…
    bon, elle est morte de sa bradycardie ou de son infection pulmonaire quelques jours plus tard… il n’était de toute façon pas question de lui poser un PM…
    un autre patient aussi une fois, ECG à faire car K+ = 7mmol/L youhouuuuuuh ! je l’ai retrouvé gisant les yeux ouverts…
    mais en le secouant comme un cocotier, il s’est réveillé celui là ;-)
    – Posté par Tam, 06 octobre 2009 à 19:57

    8. ce billet me fait ressortir du placard de ma mémoire un autre cadavre, du temps que j’étais interne, premier service, en gériatrie. On m’appelle une nuit pour une dame qui n’allait vraiment pas bien; en effet, elle était en train de gasper, avec cette fameuse respiration stertoreuse. Je me précipite sur le chariot d’urgence, j’empoigne d’autorité l’ambu, et je pompe, je pompe… La famille, prévenue , est arrivée extremement rapidement, et est sagement restée derrière la porte, accompagnée par une infirmière compatissante. J’ai bien vu qu’elle était morte, la pauvre femme, mais il faut bien donner le change, alors j’ai pompé, pompé… Un vrai Shadock! Au bout d’un moment, on a laissé tomber le MCE et la « ventilation ». J’ai ôté le masque, et là, un gros ronflement est sorti de la patiente. J’ai cru un instant qu’elle ressuscitait, avant de m’apercevoir qu’il s’agissait de la sortie d’air du tube digestif. J’avais ventilé un estomac pendant 20 minutes… On ne dort pas bien en effet, après des épisodes de ce genre!
    – Posté par Med’celine, 27 octobre 2009 à 09:48

  2. tique dit :

    çà arrive quelques années après, mystère informatique
    c’est toujours aussi délicieux
    (émouvant ?)
    bravo
    et merci

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