Je viens pour dire que je vais bien

Consultations en pédopsy.
« Je viens pour dire que je vais bien »
Chouette comme motif de consultation, ça change. Elle venait donc pour dire qu’elle allait bien. Pour nous montrer comment, du haut de ses 13 ans et de son sourire appareillé, elle gérait sa petite vie sans besoin qu’on y mette notre nez.
« Et qu’est-ce qui pourrait nous faire dire le contraire ? »
Elle, c’est ma chef. Elle m’impressionne. A l’écoute de tout ce qui est dit et plus encore de ce qui ne l’est pas. Quand je s’rai grande, je crois que je voudrais être Pédopsy comme elle.
– Ben, en fait, c’est au collège qu’ils s’inquiètent. C’est le CPE qui a insisté pour que je vienne. Heu… en fait, c’est parce que j’ai une copine qui a voulu se suicider. Et comme moi, ça m’était arrivé quand j’étais plus petite, de vouloir ça, vous vous rappelez… ben ils ont peur pour moi.
– Ah ? Pourquoi auraient-il peur pour toi ?
– Ben, heu… j’étais avec elle quand elle a fait ça. Et heu… comme je voulais pas qu’elle prenne tous les cachets, ben j’en ai pris la moitié !
Gloups. Moi qui croyais que ça allait être simple….
– Tu en as pris la moitié ??!
– Ben oui.
– Et c’est tout ?
– Euh, ben, en fait, c’est moi qui était allée lui chercher les médicaments.
– Pardon ?  (Re-gloups de l’externe à côté)
– Ben oui, vous savez, comme moi ça m’avait aidé à m’en sortir quand j’étais plus petite, ben je me suis dis que ça pourrait l’aider aussi, que les gens se rendraient compte qu’elle va pas bien
– Mais tu sais que tu te mets en danger, et que tu l’as mise en danger aussi ?
– Bof, c’est pas très dangereux, hein, la preuve. Je suis là, non ?
S’en suivent les explications, et le reste de l’examen (oui, en psy, on n’examine pas les patients comme dans les autres services, en les palpant partout et en les auscultant dans tous les sens, mais on leur pose quand même pas mal de questions).
Puis la maman nous rejoint, pour la suite de l’entretien.
Et là, c’est la panique de l’externe, la débandade, le « gloups » décuplé coincé en travers de la gorge, les sueurs froides.
La maman avait 15 ans.
Bon, pas pour de vrai, je sais bien que c’est pas possible. Mais vous l’auriez vu, avec son air de midinette et ses barrettes dans les cheveux, se dandinant sur le fauteuil trop grand de chez la psy-qu’elle-non-plus-n’avait-pas-envie-de-voir.
« Ouais, c’est l’école qui s’inquiète, alors qu’ils font rien pour l’autre fille, là, la pauvre. Alors bon, nous on vient parce que comme ça vous voyez qu’elle va bien, hein ? Hein chérie tu vas bien ? »
Allez dis moi que tu vas bien… Fait un grand sourire à la dame et qu’elle nous laisse tranquille !
Ma chef rigole, intérieurement.
« Le problème, c’est qu’on va pas vraiment pouvoir dire ça comme ça… »
L’histoire s’est finie avec quelques coups de fil, à l’école d’abord pour démêler les nœuds de l’histoire montée de toute pièce par le couple mère-fille insolite. Puis au médecin scolaire.
Puis à l’ancienne psy de mademoiselle. Une lacanienne. Ah ? (l’externe interloquée)
« Tu vas voir, pour les lacaniens, ils sont tous psychotiques ! Ou névrosés, mais c’est plus rare » (effectivement, ça n’a pas loupé).
Le tout aura pris trois heures.
Note pour plus tard : ne jamais sous-estimer le potentiel des gens qui vont bien.
Publicités

A propos openblueeyes

Apprentie docteur en pédiatrie.
Cet article, publié dans Med'scene, est tagué , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Je viens pour dire que je vais bien

  1. openblueeyes dit :

    Commentaires laissés initialement sur canalblog avant le déménagement :

    1. Merci Marie de savoir t’étonner de consultations ordinaires, c’est à dire toujours singulières. C’est de la Pédopsy, avec un P majuscule s’il te plait !, mais c’est aussi de la médecine générale quotidienne. C’est dire s’il faut savoir lire entre les lignes, écouter entre les mots et dire aux patients ce qu’ils semblent ne pas vouloir entendre…
    – Posté par dr coq, 02 mai 2008 à 10:55

    2. Très très vrai, et rafraichissant, moi en vrai j’fais aussi mon intéressant à 1/2 temps dans un CMPP, mais faut pas non plus laisser trop d’indices… N’empèche que des couples mère-enfant (mais qui est la mère et qui l’enfant ?) comme ça, c’est toujours jubilatoire, même si y a du boulot ! :-), ça change un peu de la bobologie.
    Merci de m’avoir laissé un message, qui m’a permis de découvrir ton blog et bienvenue du coté obscur de la psy…
    – Posté par Superrééducateur, 02 mai 2008 à 15:49

    3. Tu écris bien, je vais t’ajouter à mes liens dès que je peux.
    – Posté par Lou, 05 mai 2008 à 17:28

    4. Marie, quelles histoires vivantes tu nous racontes. Des bouts de vraies vies, pour faire s’arrêter et penser, un moment. L’expérience de l’autre…
    J’admire ce que tu fais. Et je ne parle pas que du blog. : )
    À tout bientôt…
    – Posté par Gaëna, 06 mai 2008 à 01:50

    5. Merci à tous, vraiment,
    Dr Coq : c’est peut-être ce qui me fera certainement hésiter jusqu’au bout avec la médecine générale (si j’ai le choix à l’internat bien sûr). Parce qu’il y a de la pédopsychiatrie que je n’aimerais pas du tout pratiquer… comme il y a de la médecine générale qui pourrait me plaire autant que les consultations avec ma chef ! On verra, donc…
    Superrééduc : c’est ton blog qui est jubilatoire, oui ! Je vais essayer de te piquer un petit peu d’humour noir, j’aime bien ;-)
    Lou : merci, mais je n’ai pas pu accéder à ton blog, peut-être un erreur sur l’adresse ?
    Gaëna : Dans les messages cachés que j’ai en réserve et qui n’attendent que leur maturité pour être exposé au grand jour, est glissé un petit mot sur La Chambre Noire… moi aussi je suis admirative ! Merci encore :-)
    – Posté par OBE, 06 mai 2008 à 18:40

    6. quel sens de la chute !
    Nez à nez avec la mort au quotidien, ça doit devenir une seconde nature… N’empêche, quel talent!
    – Posté par Lou, 13 mai 2008 à 21:50

    7. Encore une porte qui s’ouvre sur un monde inconnu
    Bonjour Marie…
    On ne se connait pas, je viens de cliquer sur votre blog par hasard (depuis le blog de la dresseuse d’ours, http://www.jaddo.fr/, que je connais grâce au laryngophone de trubli0n http://trubli0n.free.fr/wrdpress/. Merci les liens hyper texte !
    Je suis un ingénieur. Banal membre d’une confrérie de techniciens qui se prennent pour des dieux, et qui ont une caractéristique commune : la grosse tête. (et les chevilles associées).
    J’ai découvert « assez » récemment les blogs de vos collègues, et je suis épaté de voir que, bien qu’ingénieur, généraliste, à la grosse tête, féru lecteur de « Pour la science » depuis ses 15 ans (il y a bientôt 15 ans, donc), je m’aperçoit qu’il reste un pan entier de la science qu’il me reste à découvrir : les interactions sociales.
    Etant un chef de service de 50 « gars d’usine », j’ai appris sur le tas (et sur le tard) qu’on ne dialecte pas de la même manière avec ses (ou ces) hommes qu’on jacte la France avec ses collègues grosses têtes.
    Mais là, à la lecture de ce(s) billet(s), je me dis que VRAIMENT, j’ai des PETITS problèmes face à ce que vous, en particulier, et le corps médical, en général, devez gérer/affronter/subir/soigner tous les jours !
    Un petit bravo dans un océan de bonne volonté !
    Cordialement,
    Capitain Flam.
    – Posté par Captitain Flam, 03 mai 2009 à 19:27

    8. Merci beaucoup Cap’tain, c’est toujours un plaisir de voir que nos expériences peuvent enrichir les réflexions des autres, et inversement. Et les interactions humaines (sociales, familiales, et tout ce qu’on peut inventer d’autre) j’avoue, c’est vraiment quelque chose qui me plait !
    Merci encore pour votre commentaire :-)
    – Posté par OBE, 03 mai 2009 à 20:44

  2. Ping : Meet Zoé | Openblueeyes

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s