Colle.

Stage d’externe en gériatrie.
Madame O. est une petite mamie, toute petite, très ridée, qui est arrivée dans le service pour chute.
Un peu opposante (le mot des soignants pour dire qu’elle est complètement caractérielle), elle sait très bien ce qu’elle veut (rentrer chez elle) et ce qu’elle ne veut pas (qu’on l’examine).
Avec moi le courant passe plutôt bien (je suis une gentille tête blonde, parait-il), mais le problème est que je n’ai jamais examiné de petite mamie arrivée pour chute.
Et mon interne super-spécialisée en orthopédie, rééducation et médecine du sport va me montrer. Elle est en fin d’internat, c’est son dernier semestre, alors elle est forte et elle nous le fait sentir, à nous, ses petits externes de rien du tout.
Bon, forcément la mamie se fâche, hurle dès qu’on l’approche, crie qu’on va lui arracher la jambe à la tourner comme ça.
Hum, j’ai vu l’amplitude articulaire, hein. On va dire. Et le reste.
Sauf que j’ai pas retenu grand chose et qu’on a énervé tout le monde dans le service : la mamie en question (qui ne voulait pas être examinée, qui ne veut pas être ici, alors si en plus on la torture), l’interne (qui n’a pas l’air des plus patientes sur cette planète), et les patients à coté, qui voudraient bien rééduquer leurs hémiplégies tranquilles, non mais on est quand même dans un hôpital ici, alors silence !
Elle veut rentrer chez elle, donc.
Et jour après jour elle me le répète, et elle soupire de plus en plus fort quand je l’emmène dans la salle de kinésithérapie. C’est que tout le monde SAIT qu’elle ne remarchera jamais. Enfin, on s’en doute : c’est le plus bel exemple de rétropulsion que j’ai jamais vu de ma vie. On la met sur ses pieds, et pouf, le bassin part en avant et elle tomberait si on n’était pas là.
Le jour où je lui fais les tests de démence (les tests « pour la mémoire », madame, ne vous inquiétez pas!), le fameux MMS et le test de l’horloge, elle me demande timidement un bout de papier et un stylo. Pas de problème, pas de problème, je vous ai dit : je suis adorable !
Et elle m’écrit une longue lettre, avec de jolies lettres attachées d’ancienne institutrice, en me priant de la remettre au directeur. Dans cette lettre, elle demande à ce qu’on lui donne la facture pour qu’elle puisse rentrer chez elle finir sa vie tranquillement et dignement.
J’étais un peu encombrée, moi, avec ma lettre-symbole de toute la mauvaise organisation du service hospitalier de moyen séjour, qui n’arrive pas à orienter ses patients dans des délais corrects. Les institutions sont pleines à craquer, déjà que pour ceux qui ont de la famille c’est compliqué, pour ceux qui n’ont personne, c’est pire.
Alors ils attendent patiemment leur tour, à l’hôpital.
J’ai finalement laissé ma lettre encombrante à l’interne, et j’ai trouvé ma parade. J’ai un peu honte, mais on n’en pouvait plus, hein, ni les infirmières ni moi.
– C’est quand que je pourrai sortir ? Vous avez eu une réponse du directeur ?
– Quand vous pourrez marcher madame O., quand vous pourrez marcher.
C’est cynique, c’est cruel. C’est l’hôpital.
Enfin, c’est ce que je dis.
Heureusement, on a une kiné géniale. Heureusement, elle se pose des questions tout le temps, et ne se contente pas de faire marcher 10 minutes les papis-mamies entre les barres. Elle trafique des orthèses pour les rendre plus fonctionnelles, les gens reviennent tout contents avec leurs genoux qui tiennent enfin droits, mais qui peuvent aussi se plier sur commande!
Et en se demandant que faire pour madame O., elle a trouvé.
Et hop, mamie O. à la radio.
Et ho, en effet, elle avait une belle fracture du col du fémur.
Et une fois opérée, madame O. remarchait.
Et récupérait sa dignité, ses bagages, et sa maison. Problèmes sociaux mis à part, mais heureusement on a des assistantes sociales qui font du bon boulot.
C’est difficile de vous donner ma conclusion de l’histoire, sans dire que « je n’écouterai plus les internes qui ne prennent pas au sérieux la douleur d’une mamie« . Parce que depuis j’en ai vu d’autres hurler pour un rien, à tel point qu’on ne sait jamais ce qu’il faut interpréter ni comment…
Mais quand même, je n’écouterai plus mes internes pédants qui ne prennent pas au sérieux la douleur d’une mamie à la rotation externe d’une jambe, quand on sait qu’elle est tombée avant. Voilà. Et même si les médecins des urgences étaient sensés l’avoir examinée la veille.
Ah, et puis, je vais aller bosser mes cours aussi. Peut-être que comme ça, la prochaine fois je n’aurais pas besoin de la providence transformée en kinésithérapeute pour soigner mes patients !
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A propos openblueeyes

Apprentie docteur en pédiatrie.
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Un commentaire pour Colle.

  1. openblueeyes dit :

    Et les commentaires laissés sur canalblog avant le déménagement :

    1. Note pour plus tard: chute chez la personne âgée = fracture du col du fémur JUSQU’A PREUVE DU CONTRAIRE
    ça fait partie des choses qu’on apprend vite, en gériatrie, pour peu qu’effectivement, on prête attention aux douleurs des pitits vieux!
    et ça évite de récupérer des mamies aux urgences 1 mois après leur chute chez elles pour « perte de l’autonomie et difficultés à la marche s’aggravant » (et ce, même quand elles ont eu la radio du bassin « normale » que le MG a du à peine regarder, vu que le radiologue marque qu’il n’y a « pas de fracture de la branche ischio-pubienne »… effectivement, il n’y a pas de fracture de la branche ischio-pubienne, il y a une belle fracture du col du fémur…)
    Donc chute chez la personne âgée = Rx bassin de face et hanche de profil, ça permet parfois de sauver des vies :)
    – Posté par Dr Sven, 21 avril 2008 à 12:09

    2. Merci :-)
    J’en ai une autre aussi : en maison de retraite, chute d’une mamie non signalée par l’aide soignante de la veille (qui l’avait ramassé). On peste, on envoie la mamie (déjà insupportable avant la chute, mais là c’était le ponpon) à la radio. « Doute sur un trait de fracture », c’est écrit noir sur blanc. C’est tout ce que j’ai pu voir parce que comme je suis une toute petite aide-soignante de rien du tout, là bas, j’ai à peine le droit à la salle des infirmières.
    Alors déjà, j’ai entendu 100 versions différentes qui ont circulé : la kiné disait qu’ils lui avait fait une radio du genou et pas du bassin, la surveillante disait que l’important c’était qu’il n’y avait pas écrit « fracture », comme ça on pourrait dire à la famille que tout va bien…
    Sauf que la mamie elle avait une prothèse de hanche, de ce coté.
    Et que je sais même pas, au final, si c’était bien la hanche, ou la bonne hanche qui avait été radiographié, ni si il y a eu un quelconque contrôle quelque part (par un hypothétique médecin ?)…
    C’est tellement plus simple sur les bouquins !!
    – Posté par OBE, 21 avril 2008 à 16:55

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