Dans le grand bain

Une fois la première année brillamment passée, le tout nouvel étudiant en médecine est plongé d’emblée dans le grand bain. Trois semaines d’immersion dans un service, avant même la rentrée suivante. « Stage d’initiation aux soins infirmiers », qu’ils appellent ça… En réalité, il s’agit plutôt d’une confrontation légèrement brutale à la vie hospitalière. A la vie et à la mort.
Premier jour, premiers regards. On se jauge… il y a quelques semaines nous étions concurrents, nous voilà « collègues ». La plupart d’entre nous n’ont pas l’habitude des murs de l’hôpital. On les sent perdus, flottant dans leur blouse blanche toute neuve à la coupe improbable. Et pour ceux qui comme moi connaissent un peu ces lieux, on est impressionné quand même. Passer de l’autre côté de la blouse n’est jamais anodin.
Le tirage au sort a décidé pour moi : ce sera la cancérologie.
Fa-cile.
Dans le service, on est trois « bébés médecins ». Un chef nous appelle les « embryons », je trouve que ça correspond plutôt bien. On s’est reparti les patients, j’ai une mamie toute gentille, qui vient à peine d’arriver. Son histoire est très compliquée, je comprends juste qu’elle a été opérée plusieurs fois, et que son immense plaie au ventre, qui s’étend d’un flanc à l’autre comme un grand coup de couteau, ne veut pas cicatriser. L’infirmière lui fait une prise de sang. Mais elle a les veines trop fines, la petite dame… rien au coude, rien sur le bras… il va falloir piquer sur la main. Ça lui fait mal. Elle a beau être courageuse, avoir l’habitude, faire la grimace silencieusement, on sent bien que c’est douloureux.
Je suis assise de l’autre côté du lit. J’ai mal pour elle. J’ai chaud, des sueurs, l’estomac qui ne sait plus où se mettre. Bientôt des mouches devant les yeux. La patiente dit à l’infirmière : « Faut vous occuper de la petite là, z’avez vu comme elle est blanche ? ». Moi j’y vois tout noir.
Voilà : première prise de sang, premier malaise… je sens que je vais faire une grande carrière !
En quelques jours, on prend nos marques. On aide les aides soignantes à faire des toilettes le matin, on apprend à faire les « sous cut’ » d’anti-coagulants, on devient même champion dans ce domaine et on compare nos scores : « Moi j’en ai fait 3 ce matin ! » « Et ben moi j’en ai fait qu’une, mais j’ai retiré un drain ! » …
Au passage du grand chef, nous sommes complètement invisibles. Tant mieux. On en profite pour tout observer et on se permet même de critiquer : « T’as vu comment il parle aux patients ? » « Le pire, c’est sa manière de désinfecter la plaie, les infirmières doivent hurler ! ». Ils insistent sur l’importance de l’hygiène, dans ce stage. La désinfection, le lavage des mains. C’est même la seule chose qu’ils prennent la peine de nous enseigner (pour le reste, c’est «démerdez-vous» … avec le sourire). Et chez les grands chefs, soit c’est enfoui trop profond dans leurs souvenirs, soit c’est qu’ils sont naturellement stériles.
A voir comme les radiologues paraissent naturellement immunisés contre les radiations, je penche pour la seconde solution…
On a eu la chance d’aller au bloc aussi. J’aime bien le bloc, c’est rigolo. On grimpe au sixième étage du bâtiment et on a une vue imprenable sur le quartier. Les internes mettent la radio et font des blagues tout en opérant.
Mais les meilleurs, c’est les chefs de clinique. Ils sont trop beaux, et en plus, ils ne me regardent même pas d’un air condescendant quand je leur demande ce que c’est, au juste, un « chef de clinique ».
C’est plus fort que l’interne et moins fort qu’un docteur. D’accord, ça me va.
Le bistouri électrique donne une odeur de cochon grillé à l’air confiné du bloc. Après l’épisode de la prise de sang, tout le monde me dit que je peux sortir quand je veux, si je veux, que ça vaut mieux que de tomber sur le champ stérile. Mais ils n’ont rien compris : on ne voit pas les gens souffrir, au bloc. On ne voit même pas leur visage, loin derrière les draps bleus. Juste un morceau de ventre et des seins qu’on traite comme un bout de viande pour enlever la tumeur en marges saines. Et je n’ai pas de compassion pour un bout de viande.
Mes deux collègues ont eu le droit de recoudre après l’intervention, ils étaient tout fiers. Moi je suis jalouse et je maudis cet univers de chirurgiens misogynes. Mais tant pis, de toute façon, je ne ferai jamais chirurgie !
En trois semaines, je n’avais pas prévu que je finirai par m’attacher.
Trois semaines de « Bonjour madame » avec un grand sourire, « comment allez-vous aujourd’hui ? », le plus convainquant possible, parce qu’on sait très bien que cette petite mamie, celle de la prise de sang du début, ça ne la fait pas rire du tout d’être coincée sur ce lit d’hôpital.
Trois semaines à nettoyer sa plaie immense à la Bétadine. Trois semaines à attendre la programmation de l’intervention qui devrait la sauver, ou du moins l’améliorer. Et puis, l’avant-dernier jour de mon stage, son état s’est trop dégradé, les grands chefs ont décidé de la prendre au bloc en urgence.
Je n’ai pas osé demander à l’accompagner. Peut-être que je pressentais déjà la fin de l’intervention.
J’ai passé la journée à attendre des nouvelles, vaquant dans le service sans la bonne humeur habituelle, sans rien à faire de particulier. Juste l’attente. Pour une patiente qui restera quoi qu’il arrive « ma » première patiente de toute jeune apprentie docteur.
Après des heures d’opération, elle n’a pas survécu.
Je crois que je n’oublierai jamais ce premier stage.
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A propos openblueeyes

Apprentie docteur en pédiatrie.
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Un commentaire pour Dans le grand bain

  1. openblueeyes dit :

    Et voici les commentaires initialement laissés sur canalblog avant le déménagement :

    1. C’est vraiment loin d’être facile tes études… je te trouve super courageuse, car perso j’en serais incapable …
    Bisous
    – Posté par Virginie.dr, 25 mars 2008 à 22:03

    2. oh que oui, dur dur!!
    – Posté par elodie, 26 mars 2008 à 16:40

    3. Voila un billet que bien des étudiants, internes et chefs devraient lire et relire. Heureusement qu’il existe dans cet univers des gens comme toi qui ne seront jamais des « producteurs de soins » et qui avant d’être de bons médecins prendront soins d’êtres de bons humains. Merci!
    – Posté par Asclepieia, 27 mars 2008 à 01:00

    4. Je découvre ton blog petit à petit et je n’ai pas grand chose à dire en fait…à part peut-être Merci de nous faire partager ces instants/pensées/sentiments..
    En espérant avoir aussi la chance de passer de l’autre côté de la blouse..
    – Posté par Inès, 17 juillet 2008 à 15:22

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