Vous avez dit « formation au lit du malade » ?

Dans l’inconscient collectif, la formation du futur médecin « au lit du malade » évoque peut-être la visite telle qu’on peut la voir dans le film Dr Patch : un troupeau d’étudiant suivant le grand docteur, dénudant les patients, exposant les « cas » dans le mépris le plus total de la personne malade, transformée pour l’occasion en bête curieuse.
Heureusement, notre milieu médical en a une vision un peu différente : celle d’un «compagnonnage», formateur et enrichissant, permettant la transmission d’une pratique médicale mieux que dans tous les livres de nos bibliothèques universitaires.
La fierté du médecin à pouvoir partager son Savoir, et participer à l’éducation de la jeune génération s’est un jour traduit en acte dans mon stage en réanimation l’été dernier.
Le chef de service, éloigné de la pratique pendant des années par des engagements politico-administratifs, n’a pas pu s’empêcher d’exposer sa science à son retour, en un cours magistral et magistralement incompréhensible sur l’équilibre électrolytique et le milieu intérieur. Le tout dispensé à mon intention au beau milieu de la visite, pour que tous les patients et personnels puissent en profiter ! « Si ça c’est pas de la formation au lit du malade ! » a lâché le chef dans un éclat de voix avant de retourner au bloc opératoire.
Dans un monde idéal, donc, la formation aux cotés des médecins et de nos aînés les internes devrait être une expérience extrêmement bénéfique pour tous. Pour nous qui devons apprendre des pratiques, au moins autant que de la théorie, être au contact des personnes qui souffrent, des personnes âgées, des « cardiaques », des « psys », des enfants malades, de leurs parents, des enfants qui vont bien, des patients en fin de vie, des familles de ceux qu’on ne tient plus que par quelques tuyaux… tout ça ne peut que nous aider à nous construire une identité de « médecin », du bon coté de la blouse et avec le mot juste pour tout ce petit monde.
Derrière ces bonnes intentions, la réalité.
Un autre service de réanimation où je débarque un soir de garde avec l’innocence du début de l’externat où l’on pense que tout le service va nous accueillir les bras ouverts.
Après avoir erré une bonne demi-heure dans les sous-sols sombres de l’hôpital avant de trouver ma petite et glauque chambre de garde mal éclairée, aux stores cassés, juste à coté du dépositoire, je remonte en courant, enfile une blouse, et à mon arrivée… : «Tiens, tu dois être l’externe, tu tombes bien, il y a ces bilans à apporter au labo !»
J’en reste muette de stupéfaction. Déconvenue, déconfite même, je traîne des pattes dans mes sur-chaussures pour traverser tout l’hôpital jusqu’au laboratoire… Aller-Retour en vitesse : on me sonne ! … «Ah, l’externe, ton bip marche ? C’est qu’on aurait un ECG à faire à la chambre 3!»… J’apprends entre deux couloirs qu’il n’y a pas d’interne de garde pour m’encadrer, que le médecin a déjà fait sa visite et ses dernières prescriptions pendant que j’allais au labo, et que je mangerai toute seule à l’internat. Il y a un code à la porte d’entrée de l’internat. Grand moment de solitude dans ces couloirs vides.
4 ECG et 2 allers-retours au laboratoire plus tard, on ne m’adresse même plus la parole, on me fait juste un signe de tête quand je dois apporter les bilans. A une certaine heure, on me dit quand même que «je peux aller me coucher, il n’y a plus rien d’intéressant…». Ca tombe bien, quand les infirmiers n’ont pas besoin de moi, je suis INVISIBLE ! C’est incroyable. Je pourrais danser au milieu du couloir en chantant à tue-tête, je crois que je leur ferai encore moins d’effet qu’un bip de sat à 99% sur un respirateur !  Je n’existe pas.
Je veux bien croire que le CHU soit en manque de sous… OK. J’accepte aussi être payée moins cher que le parcmètre devant l’hôpital pour la nuit passée sur place.
Mais ma self-estime a été sérieusement écrabouillée cette nuit-là.
C’est pas faute pourtant de m’être battue avec l’ANEMF pour former des étudiants de toute la France à « l’assurance qualité ». Pour qu’ils puissent évaluer leur formation, faire remonter les problèmes à la faculté, changer les choses… Mais il reste encore beaucoup trop de chemin à faire avant que le futur médecin soit reconnu comme « en apprentissage » et non comme deux petites mains bien utiles (ah, le rangement des examens complémentaires dans nos stages, on s’en souviendra tous…).
D’autant plus qu’à ce qu’il parait, on « manque de médecin », dans notre pays. C’est la raison à l’origine du gonflement constant de nos amphithéâtres depuis quelques années : là où 600 étudiants s’asseyaient à la rentrée 2000, ils sont maintenant le double ou le triple à s’entasser, s’agglutiner dans les mêmes bâtiments, devant les mêmes professeurs… et bientôt, devant les mêmes lits de patients. Car rien d’autre que le numerus clausus n’a augmenté pendant cette période… surtout pas les terrains de stages habilités à nous dispenser une formations clinique qui tienne la route.
Il y aura donc bientôt des médecins pour tout le monde… c’est Madame Roselyne qui l’a promis ! Mais sauront-nous suffisamment bien soigner ? Nos bouquins, dans lesquels on ne cesse de bachoter seront-ils suffisants pour nous dire comment parler à nos patients de demain ? La formation clinique aura-t-elle encore une raison d’être si elle se dégrade d’année en année ? A voir le nombre d’étudiants dans les services, il serait peut-être temps d’agir…
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A propos openblueeyes

Apprentie docteur en pédiatrie.
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2 commentaires pour Vous avez dit « formation au lit du malade » ?

  1. openblueeyes dit :

    Et voici les commentaires initialement laissés sur canalblog avant le déménagement :

    1. Super l’accueil pour ta garde en externe en réa!!!…
    – Posté par elodie, 29 janvier 2008 à 15:24

    2. Bon outre que je suis scandalisé (et encore le mot est faible) par ton ignoble pillage de ma propriété intellectuelle (mais je t’aime quand m’aime mon coeur!), je suis 100% d’accord avec toi pour ce qui est du diagnostic.
    Alors qu’est ce qu’on peut faire face à ces gens qui oublient que 50% de leurs salaires leurs provient du fait qu’ils doivent nous enseigner la médecine? Deux choses à mon avis, en relation avec l’évaluation des stages:
    1/ Faire une évaluation des enseignants par les étudiants et suspendre l’avancement dans la carrière Hospitalo U en partie à ces évaluations. On n’y est pas encore, mais c’est une des propositions du rapport Attali, si un kamikaze veut le proposer dans un Conseil d’Université… ?
    2/ De même, suspendre l’attribution des externes et des postes Hospitalo U, qui sont attribués en conseil d’UFR à l’évaluation des stages par les étudiants. C’est drastique. Mais ca marchera forcement. Aucun des mandarins qui subsistent encore au crochet de l’Hopital ET de l’Université ne prendra le risque de perdre ses externes/internes/CCA.
    L’évaluation des usagers c’est un enjeu majeurs dans la démarche d’assurance qualité. On nous l’apprend dans le Module 1 des ECN, dommage que la pratique ne rejoigne pas encore la théorie…
    – Posté par Asclepieia, 30 janvier 2008 à 00:19

    3. Je t’aime quand « même », désolé de la faute, je suis décidément fatigué ce soir!
    – Posté par Asclepieia, 30 janvier 2008 à 00:20

    4. J’avais bien aimé le joli lapsus ;-)
    – Posté par OBE, 30 janvier 2008 à 13:51

  2. Ping : Choix de stage | Openblueeyes

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